Piloter la transition écologique : décarbonation, commerce et marchés du travail dans la région MENA

La région du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord (MENA) est très vulnérable aux évolutions climatiques : 60 % de sa population vit dans des zones soumises à un grave stress hydrique, une situation qui devrait encore s’aggraver. Le dérèglement du climat pourrait réduire de 30 % les rendements des cultures pluviales, menaçant ainsi la sécurité alimentaire et augmentant la dépendance à l’égard des importations. La hausse des températures et du niveau des mers expose également les villes côtières à un risque de déplacement des populations et de pertes économiques, tandis que les catastrophes liées au climat, telles que des sécheresses et des inondations plus fréquentes et plus intenses, exacerbent encore les problèmes de la région.
Passage à l’énergie propre
La transition mondiale vers les énergies renouvelables et la pression pour réduire les émissions de carbone remodèlent à la fois les dynamiques commerciales et les marchés du travail dans la région MENA, ce qui entraîne des possibilités et des difficultés singulières. Dans un nouveau document de recherche (a), nous nous penchons sur les complexités de la décarbonation, en particulier pour les régions en développement telles que la région MENA.
Commerce et dispositions environnementales : une arme à double tranchant
Alors que les pays s’efforcent d’aligner leurs politiques commerciales sur les normes environnementales mondiales, les accords commerciaux qui comportent des dispositions environnementales sont de plus en plus courants. Cependant, leur impact sur le commerce est contrasté. À l’aide d’un modèle de gravité augmenté, notre étude évalue l’influence de ces dispositions sur les flux commerciaux dans la région MENA et aboutit à des résultats surprenants.
Les accords commerciaux régionaux (ACR) font en règle générale augmenter les échanges en réduisant les barrières, avec un coefficient positif significatif de 0,235.
L’inclusion de dispositions environnementales (DE) dans ces accords entraîne globalement un effet marginal de -0,118, ce qui indique une baisse des flux commerciaux en raison de l’augmentation des coûts de mise en conformité et des charges réglementaires.
Néanmoins, certains types de DE peuvent favoriser la croissance du commerce :
DE de catégorie I : axées sur des objectifs environnementaux généraux, elles ont un impact positif avec un coefficient de 0,067.
DE de catégorie III : centrées sur les mécanismes d’application judiciaire, elles ont également un effet positif, avec un coefficient de 0,083.
DE de catégorie V : impliquant des réglementations environnementales strictes telles que le contrôle de la pollution, elles ont un impact négatif conséquent, avec un coefficient de -0,266.
Il est intéressant de constater que les pays de la région MENA, qui bénéficient généralement moins des ACR que les autres régions du monde, enregistrent un effet positif des dispositions environnementales. L’inclusion des DE dans les ACR améliore les flux commerciaux dans cette région, avec un coefficient de 0,492. Ceci suggère que des normes environnementales plus strictes pourraient aider la région à améliorer sa position commerciale mondiale en renforçant sa réputation écologique.
Impacts de la tarification du carbone sur le marché du travail en Tunisie
L’étude analyse également les conséquences de la transition énergétique sur le marché du travail, tout particulièrement en Tunisie, un pays qui ambitionne d’augmenter ses capacités en énergies renouvelables de 8 à 35 % d’ici 2030. Si cette transition ouvre des perspectives dans les secteurs verts, elle pose des problèmes aux régions du pays qui dépendent des combustibles fossiles.
Recul de l’emploi : les régions les plus exposées à la hausse des prix de l’énergie, comme Tunis et Sfax, connaissent des baisses d’emploi importantes (tableau 1). L’indice d’exposition aux prix montre un recul de 0,5 % de l’emploi global, les hommes étant plus touchés (baisse de 0,4 %) que les femmes, dont l’emploi n’est pas statistiquement affecté (tableau 2). Cette disparité entre les sexes s’explique en partie par le fait que les hommes occupent 70 % des emplois dans les industries à forte intensité de carbone. Cependant, les femmes peuvent rencontrer des difficultés pour entrer dans l’économie verte, car elles sont sous-représentées dans les carrières scientifiques (STIM), essentielles à cette transition.
Conclusion
Concrétiser les efforts de durabilité dans le secteur de l’énergie devrait entraîner une augmentation nette du nombre d’emplois dans le monde d’ici 2030, par rapport à une situation de statu quo. Une telle croissance de l’emploi est en grande partie due à la plus forte intensité de main-d’œuvre pour la production d’énergie renouvelable par rapport à l’énergie issue de combustibles fossiles.
Toutefois, cette tendance positive s’accompagne d’importantes disparités régionales. Alors que des régions comme les Amériques, l’Asie et l’Europe devraient enregistrer une création nette d’emplois, le Moyen-Orient et l’Afrique pourraient subir des pertes nettes, estimées respectivement à -0,48 et -0,04 %, si leurs structures économiques restent inchangées (Emploi et questions sociales dans le monde 2018 : une économie verte et créatrice d’emplois, OIT). Des mesures d’action publique sont donc indispensables pour atténuer ces pertes d’emplois potentielles et remédier aux impacts négatifs. Dans les pays de la région MENA, l’adaptation des politiques pour encourager la transition verte n’est pas seulement bénéfique, mais elle est nécessaire pour assurer une croissance durable de l’emploi et réduire la dépendance à l’égard des combustibles fossiles.
Notre étude met en évidence le lien entre politique environnementale, commerce et marchés du travail, en particulier dans la région MENA et en Tunisie. Les résultats démontrent la nécessité de bien concevoir les dispositions environnementales et les mécanismes de tarification du carbone afin de concilier la durabilité environnementale et les objectifs économiques et sociaux. Les responsables publics doivent veiller à ce que cette transition n’affecte pas de manière disproportionnée les travailleurs vulnérables et à ce qu’elle offre des possibilités de reconversion et de requalification, de manière à favoriser une économie verte plus inclusive.