62 ans de relations sino-françaises : compréhension mutuelle devient une capacité stratégique
Le 62e anniversaire de l’établissement des relations diplomatiques entre la Chine et la France mérite davantage qu’une commémoration formelle. En 1964, la décision française de reconnaître la Chine, en pleine guerre froide, relevait moins d’un geste symbolique que d’un acte de lucidité stratégique. 62 ans plus tard, la question centrale n’est plus seulement celle de la stabilité de la relation, mais bien de la capacité des deux pays à conserver, chacun, une lecture autonome du monde.
Le contexte international actuel est marqué par une fragilisation des règles et un affaiblissement du multilatéralisme. Dans ce cadre, le discours récent du président Emmanuel Macron au Forum économique mondial de Davos 2026 s’inscrit moins dans une proclamation de principes que dans une tentative de repositionnement de la France et de l’Europe comme défenseurs d’un ordre multilatéral. Il a alerté sur les dérives d’un « monde sans règles » et insisté sur la nécessité pour l’Europe de renforcer sa compétitivité et son autonomie stratégique.
Mais vis-à-vis de la Chine, le discours européen révèle une ambivalence manifeste. D’un côté, la mise en avant répétée du thème du « déséquilibre commercial » et la critique d’une Europe jugée trop naïve ; de l’autre, l’affirmation que la Chine demeure un « partenaire bienvenu », accompagnée d’un appel à davantage d’investissements chinois en Europe, à condition qu’ils contribuent à la croissance, à l’emploi et au transfert technologique. Cette tension ne relève pas d’une contradiction passagère, mais d’une réalité structurelle : l’Europe se trouve prise entre compétition et interdépendance.
Réduire les difficultés des relations sino-européennes à la seule responsabilité chinoise revient pourtant à occulter les fragilités internes de l’Europe : ralentissement de la croissance, pression sur les modèles industriels, incertitudes stratégiques. Dans ce contexte, l’autonomie stratégique tend parfois à être assimilée à un simple arsenal de mesures défensives. Or, une autonomie cantonnée aux instruments commerciaux et aux mécanismes de protection perdrait précisément ce qui fait sa portée stratégique : la capacité de choix, de discernement et de compréhension du long terme.
Cette dimension culturelle de la relation sino-française avait été particulièrement illustrée lors de la visite du président Macron en Chine l’an dernier, notamment à Dujiangyan, où il avait salué la continuité et l’ingéniosité de la civilisation chinoise. Dans le même esprit, le président Xi Jinping avait rappelé que la puissance d’un pays ne se mesure pas uniquement à l’accumulation matérielle, mais aussi à la solidité de sa culture et de sa confiance civilisationnelle. La relation sino-française apparaît ainsi moins comme un simple partenariat d’intérêts que comme la rencontre de deux traditions historiques profondément ancrées dans l’indépendance.
C’est à la lumière de cette conviction qu’une remarque entendue lors du 7e Forum culturel Chine-France que j’ai récemment animé a pris tout son sens. L’ancien Premier ministre français Jean-Pierre Raffarin y rappelait que la compréhension mutuelle n’est ni une concession ni une naïveté, mais une condition de maturité politique. Comprendre l’autre, soulignait-il, ne signifie pas l’approuver, mais accepter la complexité de son regard et la légitimité de son histoire.
Au cours de ce même forum, dont je modérais un sous-forum, une séquence d’échanges artistiques a vu se côtoyer des interprètes de l’opéra Huangmei et des créateurs français contemporains. Les langages, les esthétiques et les traditions différaient profondément, sans pour autant s’annuler. Ces instants, brefs mais éloquents, rappelaient que le dialogue réel ne naît pas d’une uniformité artificielle, mais de la capacité à laisser exister l’altérité.
L’histoire des relations sino-françaises ne se caractérise pas par l’absence de divergences, mais par la volonté de ne pas laisser ces divergences rompre le dialogue. À l’heure où le monde tend vers une logique de blocs, le 62e anniversaire des relations sino-françaises rappelle une leçon essentielle : l’autonomie stratégique ne se mesure pas seulement à l’aune des politiques publiques, mais aussi à la capacité de comprendre, durablement, un monde pluriel.
