Entretien exclusif avec Nico Minga « L’Afrique centrale ne se relèvera pas par les slogans, mais par la rigueur et la mémoire»
Géostratège, Economiste, Écrivain et Penseur libre, Nico Minga se livre, à cette interview expresse a quelques questions brûlantes de l’heure. Il s’exprime d’un ton franc et sans détours. Interview …
Le Quotidien : Votre livre « Enjeux et Défis de l’Afrique Centrale » a suscité beaucoup de réactions, parfois passionnées. D’emblée, quel est le cri du cœur derrière cet essai ?
Nico Minga : Ce livre est une insurrection intellectuelle. Je constate que l’Afrique centrale n’est pas pauvre, elle est mentalement désarmée. Ce n’est pas une fatalité, mais une fabrication. Nous avons hérité d’un système qui a débranché l’homme africain de lui-même, de sa spiritualité, de son histoire et de son sens du devoir. Le sous-développement n’est pas une crise économique, c’est une crise de conscience.
Vous accusez souvent les élites d’être « formées pour exécuter et non pour diriger ». Que voulez-vous dire par là ?
C’est très simple. Nous avons tous été moulés dans des modèles d’imitation. On nous a appris à réciter des théories conçues pour d’autres sociétés, pas à penser notre propre réalité. Cela produit des États pilotés comme des ONG, des dirigeants souvent sans vision claire du développement, et des politiques publiques sans racines. L’Afrique centrale ne manque pourtant pas d’intellectuels ; elle manque de penseurs. La nuance est immense.
Vous allez jusqu’à dire que l’Afrique souffre d’une « aliénation spirituelle ». N’est-ce pas excessif ?
Pas du tout. La colonisation la plus efficace n’a pas été militaire, mais spirituelle. On a remplacé la croyance en soi par la croyance en l’autre. Tant que l’Africain cherchera Dieu, le progrès ou la validation ailleurs, il restera un éternel élève. Se libérer, ce n’est pas rejeter la religion, c’est retrouver la capacité d’exister par soi-même, avec nos propres repères.
Vous critiquez les modèles importés de développement. Pourtant, le monde est interconnecté…
Interconnecté, oui, mais pas homogène. L’erreur, c’est de croire que copier le Nord produit les mêmes effets au Sud. Les pays développés se sont construits sur des siècles de discipline, d’industrialisation et d’organisation sociale. Nous, nous voulons les résultats sans les fondations. Le développement n’est pas un logiciel à installer, c’est un processus à concevoir soi-même. Tant que nous ne penserons pas à partir de nos réalités, nous resterons des sous-traitants de la modernité.
Pourtant, nos pays se sont émancipés et coopèrent librement. Où situez-vous le déséquilibre ?
Je le dis dans mon autre ouvrage, « Le Monde à Géométrie Variable », consacré au multilatéralisme. Lors des grands forums et instances décisives, certains pays arrivent avec des armées d’économistes, de juristes et de stratèges. D’autres, souvent d’Afrique centrale, se présentent avec des discours généraux, rédigés à la hâte par des conseillers improvisés. Ce déséquilibre intellectuel et institutionnel est l’un des angles morts du débat mondial.
On dénonce l’injustice économique, la dette ou le commerce inéquitable, mais rarement l’inégalité cognitive entre les nations. Pourtant, c’est elle qui conditionne tout le reste. Un pays mal représenté ne négocie pas, il subit. Et un pays incapable de penser le monde devient dépendant de ceux qui l’ont conçu.
Dans votre livre, vous parlez également de « redressement intérieur ». En quoi consiste-t-il ?
Le redressement intérieur, c’est la reconquête de notre verticalité morale. C’est cesser de s’apitoyer sur le passé, de chercher des coupables, et commencer à se discipliner. Nos nations ne manquent pas de moyens, elles manquent d’ordre. Regardez nos villes: Du désordre physique découle le désordre mental. Relever l’Afrique centrale, c’est restaurer la rigueur, la mémoire et la fierté du travail bien fait. Le vrai combat n’est pas économique, il est éthique.
Vous plaidez pour un « leadership de conviction ». Que reprochez-vous aux dirigeants africains ?
Le pouvoir n’est pas une fonction, c’est une responsabilité. Or, beaucoup dirigent pour être vus, pas pour servir. On confond souvent leadership et visibilité. Un vrai leader prépare l’avenir, il ne gère pas le quotidien. Le leadership africain doit renaître à travers la compétence, le courage et la lucidité, pas à travers le clientélisme et la peur de déplaire.
Vous semblez croire que la jeunesse peut inverser le cours des choses…
Elle le doit. La jeunesse africaine doit cesser d’être une statistique et devenir une force. Il ne suffit pas d’être jeune pour être utile. Il faut être conscient, formé et productif. L’avenir n’attend pas les rêveurs, il attend les bâtisseurs. Et ceux-là sont rares, car la facilité est devenue notre virus collectif.
Certains vous trouvent trop sévère, voire arrogant, avec votre génération et vos pairs…
La complaisance est une trahison. L’Afrique ne s’en sortira pas avec des discours tièdes. Je préfère être dur et utile que doux et inutile. Parfois, il faut des voix qui dérangent, pas qui décorent. Ce livre n’est pas un poème d’amour, c’est un électrochoc. On n’a jamais été prophète chez soi. Mais ce livre, je l’ai avant tout écrit pour mes enfants et pour la postérité.
Vous terminez par un appel à la « discipline collective et à la cohésion sociale ». C’est presque militaire…
Exactement. Le développement, c’est de la discipline collective. Ce que la guerre fait par la peur, la conscience doit le faire par la volonté. Nous devons être capables d’obéir à une idée supérieure de nous-mêmes. Le jour où chaque Africain travaillera non pour s’enrichir seul, mais pour élever son pays, ce jour-là commencera la vraie indépendance.
En une phrase, que retenez-vous de « Enjeux et Défis de l’Afrique Centrale » ?
Que la libération de l’Afrique centrale ne viendra pas des aides extérieures, mais du courage intérieur. Le vrai développement, c’est la victoire de l’esprit sur la paresse.



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