Comment le profil de l’extrême pauvreté a évolué au cours de la dernière décennie : cinq faits marquants (Minh Cong Nguyen, Gabriel Lara Ibarra et Christoph Lakner)
Comment le profil de l’extrême pauvreté a évolué au cours de la dernière décennie : cinq faits marquants.
Derrière les progrès mondiaux se dessine un nouveau visage de la pauvreté, de plus en plus rurale, plus jeune et concentrée dans les régions les plus pauvres d’Afrique. Photo : Shutterstock
Plus de 830 millions de personnes dans le monde vivent aujourd’hui dans l’extrême pauvreté. Mais qui sont-elles et que savons-nous de leurs conditions de vie quotidiennes ? Mieux comprendre les caractéristiques des personnes et des foyers concernés est essentiel pour concevoir des politiques publiques plus efficaces. Pour y parvenir, nous avons besoin de données clés.
La récente mise à jour de la base de données de suivi de la Banque mondiale (ou GMD pour Global Monitoring Database) nous permet précisément d’en savoir plus.
La base de données GMD est la plus vaste compilation mondiale de données harmonisées issues d’enquêtes auprès des ménages, et elle constitue la pierre angulaire des travaux de la Banque mondiale sur la mesure de la pauvreté. Il s’agit de la principale source d’informations pour les estimations de la pauvreté mondiale publiées sur la plateforme Pauvreté et inégalités (PIP) (a) et, tous les deux ans, dans le Rapport sur la pauvreté, la prospérité et la planète (a). La base de données couvre plus de 150 pays qui représentent 69 % de la population mondiale et 97 % de la population des pays à revenu faible et intermédiaire. Cinq faits essentiels émergent des données les plus récentes.
1. La proportion de personnes en situation d’extrême pauvreté qui vivent dans des pays à faible revenu a presque doublé sur la dernière décennie
Au cours de la dernière décennie, la pauvreté a reculé dans le monde, mais le profil géographique de l’extrême pauvreté a considérablement changé. Une tendance nette se dégage : les progrès mondiaux sont principalement attribuables aux économies à revenu intermédiaire de la tranche inférieure, tandis que la pauvreté est désormais essentiellement concentrée dans les économies à faible revenu.
L’évolution est frappante. La part de la population mondiale vivant dans des pays à faible revenu n’a que légèrement augmenté, passant d’environ 8 % en 2013 à 9 % en 2023. En revanche, la population mondiale en situation d’extrême pauvreté qui vit dans ces pays a presque doublé, passant de 23 à 44 %. Il y a dix ans, ces populations se trouvaient pour la plupart dans des pays à revenu intermédiaire inférieur. Même si elle a globalement diminué, la pauvreté s’enracine de plus en plus dans les pays les plus pauvres. Près de la moitié des personnes en situation d’extrême pauvreté dans le monde vivent aujourd’hui dans des pays à faible revenu, contre moins d’un quart il y a dix ans.
Note : La catégorisation des pays repose sur les classifications (a) établies pour l’exercice 2026 et actualisées en juin 2025.
2. L’extrême pauvreté se concentre de plus en plus en Afrique subsaharienne
L’extrême pauvreté a reculé presque partout — en Asie du Sud, en Asie de l’Est et en Amérique latine — à l’exception de deux régions : le Moyen-Orient, Afrique du Nord, Afghanistan et Pakistan (MNAAP), et l’Afrique subsaharienne. En 2013, la moitié des personnes vivant dans la pauvreté se trouvaient en Asie du Sud et en Asie de l’Est-Pacifique. Dix ans plus tard, en 2023, cette proportion avait chuté à seulement 15 %. L’Afrique a connu une évolution inverse : aujourd’hui, sept personnes pauvres sur dix dans le monde résident en Afrique, alors qu’elles n’étaient que quatre sur dix en 2013.
3. Malgré des progrès, la pauvreté mondiale reste essentiellement rurale
La pauvreté a reculé à la fois en ville et à la campagne, mais les progrès les plus notables concernent les zones rurales, où l’extrême pauvreté a reculé de près d’un tiers, passant de 26,7 % en 2013 à 17,4 % en 2023. La pauvreté urbaine a également diminué, mais plus modestement, de 7,6 à 6 %. Alors que l’urbanisation se poursuit, la population mondiale se répartit presque également entre zones rurales et urbaines. Pour autant, la pauvreté reste essentiellement rurale : près des trois quarts des habitants en situation d’extrême pauvreté sont ruraux.
En Afrique, ce déséquilibre est encore plus marqué : sur sept habitants pauvres de la région, cinq vivent en milieu rural et deux seulement en milieu urbain. Et contrairement aux autres régions du monde, l’Afrique connaît une augmentation de la pauvreté tant chez les citadins que chez les ruraux. La pauvreté urbaine a augmenté de 4 points de pourcentage en Afrique entre 2013 et 2023, soit 50 millions supplémentaires de citadins pauvres, alors qu’elle a reculé partout ailleurs dans le monde.
4. Plus de la moitié de la population mondiale en situation d’extrême pauvreté vit dans les zones rurales d’Afrique
Ces tendances redessinent la carte mondiale de la pauvreté. Les zones rurales d’Afrique subsaharienne comptent 10 % de la population mondiale, mais elles abritent désormais plus de la moitié des personnes vivant dans l’extrême pauvreté dans le monde, soit 53 % en 2023, contre 33 % en 2013. Dans le même temps, la part de la population mondiale en situation d’extrême pauvreté dans les villes africaines a plus que doublé, passant de 7,4 à 18,4 %, alors même que la population urbaine de la région ne représente que 7,4 % de la population mondiale totale.
La seule autre région du monde présentant une forte prévalence de la pauvreté rurale est la région MNAAP, mais dans des proportions qui sont bien en deçà de celles observées en Afrique : les zones rurales y abritent environ 7 % de la population mondiale en situation d’extrême pauvreté, pour seulement 4,4 % de la population mondiale totale.
5. Les enfants représentent la moitié de la population mondiale vivant dans l’extrême pauvreté
La composition démographique de la pauvreté a également considérablement évolué. Alors que la proportion d’enfants dans la population mondiale est restée globalement stable au cours de la dernière décennie, ils représentent aujourd’hui une part beaucoup plus élevée de la population vivant dans l’extrême pauvreté. En 2023, 46 % des personnes en situation d’extrême pauvreté avaient moins de 15 ans. Autrement dit, une personne sur deux vivant dans l’extrême pauvreté dans le monde est un enfant.
Si la pauvreté a globalement reculé dans toutes les tranches d’âge, les enfants (0-14 ans) et les jeunes (15–24 ans) sont davantage surreprésentés parmi les pauvres. Les moins de 15 ans continuent d’afficher les taux d’extrême pauvreté les plus élevés, bien au-dessus de ceux des adultes (plus de 25 ans).
Note : Cette analyse ne rend pas compte des inégalités au sein des ménages. Elle recense les enfants vivant dans des foyers considérés comme pauvres en fonction du revenu ou de la consommation par personne.
Perspectives
La dernière décennie a été à la fois une période de progrès et de stagnation dans la réduction de la pauvreté. Dans le monde, la pauvreté a globalement diminué, et un grand nombre de régions ont enregistré des avancées importantes sur ce front. Mais les progrès n’ont pas été uniformes. La pauvreté se concentre toujours plus en Afrique et dans les pays à faible revenu, tandis que les populations rurales, les enfants et les jeunes continuent d’être proportionnellement plus touchés.
Ces évolutions mettent en évidence une priorité urgente pour le développement mondial : combattre la pauvreté là où elle est la plus tenace et profondément enracinée, tout en empêchant que les facteurs géographiques, les caractéristiques démographiques ou les barrières structurelles ne condamnent les prochaines générations au dénuement. La pauvreté recule dans le monde, mais cette baisse reste trop lente chez les enfants, les jeunes et dans les zones rurales, surtout en Afrique subsaharienne.
Dresser un profil complet des populations pauvres nécessite une très grande quantité de données. Si certaines informations, comme le revenu ou la consommation des ménages, sont disponibles, d’autres, par exemple sur la composition démographique des foyers, peuvent faire défaut. Dans certains cas, les enquêtes ne collectent pas ces données, et dans d’autres, les personnes interrogées choisissent de ne pas les partager. C’est pourquoi la liste des pays utilisée ici diffère de celle servant de base aux estimations de la pauvreté présentée sur la plateforme PIP de la Banque mondiale.
Les auteurs remercient chaleureusement le gouvernement britannique pour son soutien financier dans le cadre du programme de recherche Data and Evidence for Tackling Extreme Poverty (DEEP).
