Affaire Bukangalonzo : Augustin recadre Augustin
Par où sont passés les 250 millions USD destinés au Parc Agro-industriel de Bukangalonzo avec vocation de résoudre tant soit peu la question d’autosuffisance alimentaire en RDC ? C’est la question à laquelle se refuse de répondre l’ancien Premier ministre Augustin Matata Ponyo, alors commandant en chef dudit projet. Après avoir magouillé avec la justice, puis rattrapé par celle-ci, il a pris la clé des champs pour échapper aux sanctions, devenant ainsi «exilé politique». Pour se donner une conscience tranquille, il a, début février sur France 24, déversé sa bile sur la justice congolaise accusée de tribalo-éthnique, et sur le régime Tshisekedi, entre autres, pour corruption et détournement de deniers publics. Et de laisser entendre que son refus de collaborer avec ledit régime explique ses déboires actuels. Réponse du berger à la bergère, Augustin Kabuya Tshilumba, député national de son état, président a.i de l’UDPS et membre du présidium de l’Union sacrée de la nation, est sorti de sa réserve pour recadrer l’autre Augustin, lui faisant savoir que c’est plutôt lui qui avait proposé sa collaboration en échange d’un silence sur l’affaire Bukangalonzo.
L’affaire Bukangalonzo n’est pas une machination du président Tshisekedi. Alors Premier ministre, Sylvestre Ilunga Ilunkamba est ulcéré, mi-février 2020, du gâchis en passant par le site de Bukangalonzo dans la foulée de sa mission d’itinérance dans le Bandundu. C’est donc plus de 250 millions USD partis en fumée. Le projet a été simplement foulé aux pieds, pendant que des fossoyeurs de la République se sont tirés avec des plantureux dividendes. Avec au premier plan son prédécesseur Augustin Matata Ponyo, pilote en chef du projet. Le «Belge», c’est le surnom donné à Sylvestre Ilunga Ilunkamba, trouve donc que cette débâcle ne peut rester impunie. L’IGF (Inspection Générale des Finances) saisit la balle au bond et fouine son nez dans les épais documents y relatifs et pose des questions aux agents et autres responsables du projet encore visibles. Le rapport sanctionnant l’enquête est accablant pour l’homme à la cravate rouge pour s’être distingué par une incurie et une concussion à nul autre pareil. Les ministres sectoriels, en l’occurrence du Portefeuille et de l’Agriculture, sont très sérieux et formels devant les inspecteurs des Finances : ils n’ont été associés à aucune négociation. Par contre, il leur a été donné 48 heures pour apposer leurs signatures sur des contrats dont ils ne connaissaient ni les tenants, ni les aboutissants. Tout a été fait au niveau de la primature.
Ainsi déshabillé, alors qu’il passait pour le coach de l’ancien président guinéen Alfa Condé et porté en son temps à bras-le corps par certains évêques catholiques qui le couvraient déjà de galons de bonne gouvernance en perspective, sans doute, de la présidentielle 2023, le «professeur» Augustin Matata Ponyo décide en mai 2021 de rentrer en RDC pour faire face à la justice? D’emblée, il la qualifie de «justice à double vitesse». Il ne ménage aucun effort à son retour pour la torpiller. Ceci au point de vouloir jongler avec la Constitution afin de s’en soustraire au motif qu’il ne peut être poursuivi en sa qualité d’ancien Premier ministre. Parallèlement, il engage un groupe des journalistes pour enquêter sur la question avec à la clé un rapport bidon tentant de dédouaner le commanditaire.
Tout au long du premier procès après beaucoup de dilatoires, Augustin Matata Ponyo va, néanmoins, réussir un tour de passe-passe, poussant ainsi la Haute cour à tordre les prescrits de l’article 164 de la Constitution libellés comme suit : « La Cour constitutionnelle est le juge pénal du Président de la République et du Premier ministre pour des infractions politiques de haute trahison, d’outrage au Parlement, d’atteinte à l’honneur ou à la probité ainsi que pour les délits d’initié et pour les autres infractions de droit commun commises dans l’exercice ou à l’occasion de l’exercice de leurs fonctions. Elle est également compétente pour juger leurs co-auteurs et complices».
Dans son Arrêt, la Cour constitutionnelle va taire expressément l’incise «ou à l’occasion de l’exercice de leurs fonctions», se déclarant, de ce fait, incapable de juger l’ancien Premier ministre. Du fait que la Haute cour siège en premier et dernier ressort, Augustin Matata Ponyo se voit décerner un certificat d’impunité. Donc, il ne peut plus être jugé sur cette affaire même s’il est incapable d’expliquer la débâcle du projet Bukangalonzo qu’il a piloté en personne. Désillusionné par la remise en question de ce certificat d’impunité lui délivré sous l’ancien président de la Cour, l’ancien candidat président de la République va adopter une posture consistant à se victimiser, parce que traîné à nouveau devant la barre, soi-disant de manière illégale. Déguisé en faux malade, il va finir par prendre la poudre d’escampette pour échapper aux sanctions de la justice en devenant, du reste, «exilé politique», puis membre de «Sauvons le Congo», dont le patron est Joseph Kabila.
En lieu et place de présenter, fin janvier 2026, son nouveau livre sur France 24, le rescapé du crash d’avion à Kavumu, va profiter de la tribune pour tourner en dérision le régime Tshisekedi à la base de son malheur à cause de son refus de collaboration. Affirmant qu’il avait été sollicité à cet effet, il a, pince-sans-rire, déclaré qu’il ne peut, en aucun cas, collaborer avec un régime qui pue la corruption et qui raffole le détournement des deniers publics. Par ailleurs, il va épingler le caractère tribalo-éthnique de la justice, parce que jugé par trois juges originaires de la province du président de la République aussi bien à la Cour constitutionnelle qu’à la Cour de cassation.
Un autre Augustin monte au créneau
Si les origines des membres des compositions devant les instances précitées démentent de manière cinglante les «affirmations» de l’ancien Premier ministre qui, en passant, tait les jongleries d’un juge originaire du Kasai avec la Constitution pour le soustraire de la justice, un autre Augustin, cependant, en l’occurrence Augustin Kabuya Tshilumba, député national de son état, président a.i de l’UDPS et membre du présidium de l’Union sacrée de la nation, va descendre dans l’arène. C’est donc quelqu’un d’important au cœur du régime Tshisekedi. Solennellement, il va, au cours d’un rassemblement politique tenu près de deux semaines après à Limete, mettre fin à la manipulation et à la désinformation de son homo. C’est à la demande de celui-ci, par le biais du sénateur Idrissa Mangala, souligne-t-il, qu’ils se sont rencontrés dans une villa à la Gombe dont il s’est réservé de donner l’adresse ; une villa qu’il a gagnée en catimini. A l’occasion, il avait exprimé sa disponibilité de travailler avec le président Félix Tshisekedi et s’était dit prêt à se ranger derrière lui, mais il est tourmenté par le dossier Bukangalonzo. Dans cette affaire, du reste, il n’était qu’exécutant, les ordres venaient d’en haut.
En réaction, il s’entendra dire que son homo en réfère pour tout au président de la République et qu’il était utile de poser dans une photo pour attester de la tenue de la rencontre. Pour sa part, le président de la République ne va pas y aller par quatre chemins. Notant que l’UDPS a lutté pour l’avènement d’un Etat de droit, il a souligné qu’il est hors de question que ce monsieur vienne se cacher derrière son dos. Il faut laisser la justice suivre son cours. C’est après avoir essuyé une fin de non-recevoir, laisse entendre Augustin Kabuya, qu’il s’est mis à mentir. Pour lui, c’est de la sorcellerie.
Ainsi recadré, Augustin Matata Ponyo se doit, pour son honneur, de démentir les révélations de son homo. En tout état de cause, la question sur la destination prise par l’argent du projet de Bukangalonzo reste posée, pendante. Il la traînera tel un boulet à sa cheville tout au long de ce qui lui reste comme parcours de sa vie. En attendant, les gens gardent de lui le génie d’une personne qui a planté le maïs à Bukangalonzo pour récolter l’université à Kindu.
Moïse Musangana
