CAF Women Series – Épisode 2 : Salama Miruho Jasmine, la coach qui défie les lignes de front
Retrouvez le deuxième épisode des CAF Women Series, une série dédiée à la mise en lumière de femmes d’exception qui façonnent le football africain. Cet épisode est consacré à Salama Miruho Jasmine qui s’est imposée comme l’une des rares femmes à diriger une équipe masculine, le DC Espoir, à Goma. Dans une ville marquée par l’insécurité et les interruptions du football, son histoire incarne la détermination d’une femme qui a choisi de prendre sa place sur les bancs de touche.
À Goma, les grondements ne viennent pas seulement des stades. Dans cette ville de l’Est de la République démocratique du Congo, coincée entre le lac Kivu et les volcans du parc des Virunga, la guerre n’est jamais très loin. Pourtant, chaque matin, un autre combat se joue sur les terrains poussiéreux : celui de Salama Miruho Jasmine, une femme qui a choisi de diriger une équipe masculine au cœur d’un environnement où le football reste encore largement un territoire d’hommes.
Son sifflet ne résonne plus pour l’instant sur les terrains de Goma. La guerre a suspendu les entraînements du DC Espoir, comme elle a figé une grande partie de la vie sportive dans cette ville de l’Est de la République Démocratique du Congo. Les joueurs ont quitté les pelouses, les séances ont été mises entre parenthèses.
Mais l’image reste intacte. Celle d’un cercle de joueurs rassemblés autour d’elle, attentifs à chaque mot. Dans ces moments-là, il n’y avait ni surprise ni hésitation dans leurs regards. Pour eux, Salama n’était pas “une femme qui entraîne”. Elle était simplement le coach.
Dans une ville où le quotidien est souvent rythmé par l’insécurité et l’incertitude, son parcours ressemble à une forme de résistance. Même lorsque les terrains se taisent, l’histoire de Salama Miruho Jasmine continue de porter un message : celui d’une femme qui a choisi de prendre sa place, sifflet à la main, au cœur d’un football longtemps réservé aux hommes.
Des premiers pas au Simba de Goma
Avant d’être entraîneure, Salama Miruho Jasmine a d’abord été joueuse. Son aventure avec le football commence au sein de Simba de Goma, une équipe féminine qui participe à la Coupe du Congo lors de la saison 2018-2019.
«J’étais joueuse. J’ai joué à Simba de Goma qui a participé à la Coupe du Congo », raconte-t-elle simplement.
À l’époque, le football féminin dans la région est encore fragile, mais pour la jeune Gomaise, la passion est déjà installée. Très vite, elle comprend que sa trajectoire ne s’arrêtera pas aux lignes du terrain. Quand sa carrière de joueuse prend fin, une autre porte s’ouvre : celle du banc de touche.
Apprendre pour entraîner
Salama décide alors de se former. Son parcours la mène d’abord au Kenya, où elle suit une formation d’entraîneure inspirée du modèle néerlandais. Elle y découvre les fondements du football total : mobilité permanente, polyvalence des joueurs et importance du collectif dans chaque phase du jeu. Une école exigeante qui façonne sa vision du football et nourrit progressivement sa manière d’entraîner.
Puis viennent les diplômes fédéraux en République Démocratique du Congo. Elle poursuit sa progression jusqu’à obtenir une licence B CAF, tout en accumulant les expériences de terrain.
« J’ai étudié, j’ai fait beaucoup de formations. C’est pour cela qu’aujourd’hui je suis devenue coach Salama comme je le suis », explique-t-elle.
Sa première véritable immersion dans le coaching se déroule à l’École de football de Nyiragongo, une académie créée en 2005 à Goma. Là, elle commence par les bases : encadrer les plus jeunes. « J’ai commencé avec les enfants, des garçons de cinq à douze ans. »
Dans ces catégories, elle découvre le métier dans sa dimension la plus brute : transmettre, corriger, encourager. Le terrain devient une salle de classe à ciel ouvert.
Le défi des équipes masculines
Son parcours la conduit ensuite au Daring Club Virunga, l’un des clubs reconnus de Goma. Elle y effectue un stage avant d’être intégrée au staff comme entraîneure adjointe.
C’est un moment charnière. Dans le football congolais, voir une femme dans un staff technique masculin reste rare. Mais pour Salama, la question ne se pose pas vraiment.
Sa détermination finit par convaincre. Le DC Espoir lui confie alors la responsabilité de l’équipe première masculine.
À Goma, la nouvelle fait du bruit. Une femme à la tête d’une équipe d’hommes : le symbole dépasse rapidement le simple cadre sportif.
L’autorité d’un coach
Sur le terrain pourtant, la symbolique s’efface rapidement derrière la réalité du travail quotidien.
« Quand je donne mes instructions, les joueurs sont là pour écouter. Parce que c’est moi le chef. »
Sa voix est posée, calme mais ferme. Elle ne cherche pas à imposer son autorité par la confrontation. Celle-ci s’installe naturellement, nourrie par la compétence, la rigueur et la constance.
« Quand je suis au travail, je me prends comme un homme. Mais à la maison, je suis une femme. »
Cette phrase résume toute la complexité de sa position : évoluer dans un univers largement masculin tout en restant fidèle à son identité. Dans un milieu encore imprégné de stéréotypes, chaque séance d’entraînement devient aussi, sans discours ni revendication, une démonstration silencieuse.
Pour Salama Miruho Jasmine, la question du genre ne devrait pourtant jamais entrer en ligne de compte lorsqu’il s’agit de football. Sur le banc comme sur le terrain, la mission reste la même : transmettre, structurer et faire progresser une équipe.
Coacher des hommes ou des femmes, explique-t-elle, repose avant tout sur les mêmes fondamentaux : la discipline, la compréhension du jeu et la confiance entre un entraîneur et ses joueurs. Car au-delà des différences, il n’existe finalement qu’une seule langue dans le football : celle du travail et du collectif.
L’héritage d’une mère
Si Salama parle souvent de football, elle parle encore plus souvent d’une autre influence : sa mère. « La personne qui m’a montré ce qu’est une gagnante, c’est ma maman. »
Dans leur famille de neuf enfants – cinq filles et quatre garçons – la règle était simple : une femme devait être forte et indépendante.« Ma mère disait toujours : une femme doit être battante, une femme doit être courageuse. Il ne faut pas rester seulement à la maison. »
Aujourd’hui disparue, elle reste la boussole morale de la coach congolaise. Chaque victoire, chaque séance, chaque défi porte encore l’empreinte de ces mots.
Une femme, plusieurs vies
Au-delà du terrain, Salama est aussi mère de deux enfants. Et comme beaucoup de femmes africaines, sa journée commence bien avant l’entraînement.
« Avant d’aller travailler, je dois arranger la maison, préparer mes enfants, soutenir mon mari. »Ce quotidien invisible est, selon elle, l’un des aspects les moins reconnus du rôle des femmes.
« Une femme doit être respectée pour tout ce qu’elle fait pour sa famille. »Dans ses mots, il n’y a ni plainte ni revendication. Juste une évidence.
Inspirer la prochaine génération
Depuis qu’elle entraîne des hommes, de nombreuses jeunes filles viennent lui parler. Certaines hésitent encore. « Elles me disent : “Coach Salama, est-ce que nous aussi on peut faire ça ?” »
Sa réponse est toujours la même : « Ce métier n’est pas seulement pour les hommes. Les femmes aussi peuvent le faire. »Elle insiste : “le chemin est exigeant, mais il est possible”.Dans une région où les rêves sont souvent limités par les réalités du quotidien, cette ambition résonne comme une promesse.
