La Banque mondiale voit juste, mais pas encore assez profond: Critique coopérative, sans complaisance ni ingratitude.

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Par Nico MINGA, Economiste et Géostratège

Le dernier rapport de la Banque mondiale sur la situation économique de la RDC pose un diagnostic globalement sérieux et utile. Mais certains économistes congolais rappellent une évidence que les grands indicateurs ne disent pas toujours. Au Congo, la stabilité ne vaut pas encore transformation, et la croissance ne signifie pas encore développement.

Il faut commencer par le reconnaître sans détour. Ce rapport offre une base de réflexion solide. Il met en avant la résilience de la croissance, le ralentissement de l’inflation, l’amélioration relative de la position extérieure et les vulnérabilités budgétaires liées aux entreprises publiques. Dans un environnement congolais souvent saturé de commentaires hâtifs ou de lectures idéologiques, ce type d’exercice mérite d’être salué.

La base est bonne, l’effort est réel et il serait contre-productif de le minimiser. Mais c’est précisément parce que cette base est sérieuse que la discussion doit aller plus loin. Car en RDC, la vérité économique ne se laisse jamais enfermer dans les seuls agrégats. C’est là que les économistes congolais apportent une nuance essentielle, non pour disqualifier le travail de la Banque mondiale, mais pour le rapprocher davantage de la réalité du terrain.

Le premier point de vigilance concerne la croissance. Oui, elle tient et reste relativement robuste. Mais de quelle croissance parle-t-on réellement ? D’une croissance encore largement tirée par le secteur minier, faiblement créatrice d’emplois, peu intégrée au tissu productif national et insuffisamment redistributive. En d’autres termes, la performance macroéconomique existe, mais elle ne se convertit pas encore en densification économique nationale.

Voilà tout le paradoxe congolais. Le pays peut croître sans se transformer en profondeur. Il peut exporter davantage sans structurer suffisamment son marché intérieur. Il peut capter des devises sans assurer une véritable sédentarisation des capitaux. Il peut afficher une certaine stabilité tout en laissant intacts les ressorts fondamentaux de sa fragilité productive.

C’est sur ce point que la réflexion congolaise devient utile. Elle rappelle qu’une économie ne se juge pas seulement à son taux de croissance, mais à sa capacité à produire des emplois, à relier ses territoires, à transformer localement ses ressources et à améliorer concrètement les conditions de vie. Or, sur ces terrains-là, malgré les efforts en cours, les défis sont encore considérables, tels que suggérés par une lecture strictement macroéconomique

Le deuxième point tient à la stabilisation. La baisse de l’inflation et l’amélioration de certains indicateurs extérieurs constituent indéniablement des signaux encourageants. Mais cette amélioration, aussi importante soit-elle, ne doit pas être confondue avec une mutation structurelle. Une inflation mieux contenue n’efface ni la faiblesse du secteur productif non minier, ni la dépendance aux importations, ni l’insuffisance de transformation locale, ni le poids massif de l’informalité. Autrement dit, la stabilisation est une condition utile qui rappelle que l’économie congolaise doit bien changer sa nature.

Le rapport pose également un diagnostic juste sur les entreprises publiques. Il souligne leurs pertes, leur endettement et les défaillances de gouvernance qui continuent de peser sur les finances publiques. Là encore, l’analyse est pertinente mais elle reste encore trop gestionnaire. Le problème n’est pas seulement celui du mauvais management. Il est aussi celui d’un État actionnaire encore faiblement structuré, d’un pilotage stratégique perfectible et d’un flou persistant sur les missions réelles assignées à certaines entreprises.

La question est donc moins de savoir si ces entreprises coûtent cher, ce que tout le monde sait déjà, que de déterminer ce qu’elles doivent devenir dans une stratégie nationale de puissance économique. Car en RDC, une entreprise publique n’est pas seulement un actif mal géré. Elle peut être, lorsqu’elle est bien pensée, un levier de souveraineté, d’aménagement économique ou de compétitivité.

Un autre sujet de prudence est l’optimisme récurrent placé dans certains grands projets structurants, comme Inga 3 ou le corridor de Lobito. Personne ne conteste leur portée stratégique. Mais les observations de certains économistes congolais rappellent une vérité simple, presque brutale. Un grand projet ne vaut pas automatiquement politique économique. Depuis trop longtemps, la RDC vit aussi de promesses de structuration anticipée. Les bailleurs attribuent parfois à des infrastructures futures des effets qu’elles n’ont pas encore produits. On projette la puissance avant d’avoir consolidé les chaînes internes qui doivent la soutenir.

Un corridor d’exportation, aussi décisif soit-il, ne remplacera jamais à lui seul une politique de maillage productif national. Un barrage, aussi emblématique soit-il, ne suffira pas sans stratégie industrielle, sans logistique intérieure, sans sécurisation des bassins de production et sans capacité publique d’exécution.

Le rapport traite l’insécurité à l’Est comme un facteur de risque important, mais encore trop souvent comme une variable extérieure parmi d’autres. Et c’est justement là que la critique congolaise devient plus géostratégique. Dans la réalité congolaise, l’insécurité n’est pas seulement un aléa. Elle est une contrainte économique centrale. Elle désorganise les circuits commerciaux, fragilise les recettes, décourage l’investissement, affaiblit la présence de l’État et interfère directement avec la souveraineté sur les ressources.

L’économie congolaise ne peut donc pas être sérieusement lue sans intégrer la géoéconomie du conflit. À l’Est, la sécurité, les ressources, les flux et la puissance sont imbriqués. Lire l’économie sans cette dimension revient à observer la surface sans voir les lignes de fracture.

C’est pourquoi la réaction des économistes congolais ne doit pas être interprétée comme une mise en cause de la Banque mondiale. Elle relève plutôt d’une exigence de profondeur. Le message est, au fond, assez clair. Le diagnostic général est utile et l’effort mérite considération. Mais la réalité économique congolaise ne peut être pleinement saisie sans une lecture plus politique, plus territoriale, plus productive et plus souveraine des dynamiques en cours.

Cette position est saine et elle montre que la réflexion économique congolaise ne se limite plus à commenter les rapports des autres dans un duel stérile entre optimisme institutionnel et pessimisme national. Le pays a besoin d’un dialogue plus exigeant entre expertise internationale et intelligence congolaise du réel. Ce débat commence à produire ses propres correctifs, ses propres nuances et ses propres priorités. Car un pays ne se développe pas seulement avec des ressources ou des partenaires. Il se développe aussi avec sa capacité à penser lui-même les conditions de sa transformation.

La Banque mondiale a donc raison sur l’essentiel. Mais les économistes congolais ont raison d’ajouter que, dans ce pays plus qu’ailleurs, l’essentiel n’est jamais toute l’histoire. C’est à cette condition que les rapports cesseront d’être seulement des descriptions utiles pour devenir de véritables instruments d’orientation stratégique.

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