RDC : Locataires de notre propre sol ? Anatomie d’une dépossession économique silencieuse et de l’effondrement du capital national.

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Par : Jean Aimé Mbiya Bondo Shabanza

1er Vice-Président fédéral et Représentant adjoint, Fédération des États-Unis d’Amérique – UDPS/Tshisekedi

Expert en administration publique et gouvernance politique

Pendant que l’opinion publique congolaise s’épuise dans des querelles de personnes, des rivalités musicales, des polémiques religieuses et des affrontements politiques sans impact économique réel, les centres de contrôle de l’économie nationale changent progressivement de mains. La République Démocratique du Congo donne aujourd’hui l’image inquiétante d’un pays immensément riche dont les habitants assistent, parfois passivement, à l’exploitation de leurs propres ressources par des intérêts extérieurs mieux organisés, plus disciplinés et surtout plus tournés vers la production.

Le paradoxe congolais : un peuple émotionnellement mobilisé, mais économiquement désarmé

Plusieurs facteurs structurels expliquent pourquoi les Congolais peinent encore à créer de grands consortiums économiques capables de fonder des banques puissantes à capitaux nationaux. Le premier obstacle est la profonde crise de confiance qui traverse la société congolaise depuis plusieurs décennies. Les guerres, l’instabilité politique, la faiblesse des institutions judiciaires, les conflits d’intérêts et la culture de méfiance généralisée ont progressivement détruit l’esprit d’association économique. Beaucoup d’opérateurs économiques préfèrent entreprendre seuls, même avec des moyens limités, plutôt que de mutualiser leurs ressources dans des projets collectifs de grande envergure. Or, dans les économies modernes, les grandes banques, les multinationales et les groupes industriels ne naissent presque jamais d’efforts individuels isolés, mais de coalitions d’investisseurs capables de dépasser les rivalités personnelles, tribales, politiques ou régionales. En RDC, malheureusement, les divisions identitaires et les querelles d’ego empêchent souvent l’émergence d’une véritable solidarité capitalistique nationale.

Le deuxième problème réside dans la politisation excessive des élites économiques congolaises. Depuis plusieurs années, une grande partie des ressources financières nationales s’oriente davantage vers la conquête du pouvoir politique que vers la construction d’outils économiques durables. Voilà pourquoi l’on observe la multiplication d’immeubles luxueux appartenant à des acteurs politiques dans presque toutes les communes de Kinshasa, à Kolwezi, dans le Haut-Katanga ou dans plusieurs villes de l’Est du pays, sans que ces fortunes ne se transforment véritablement en institutions bancaires, industries de transformation ou grands groupes d’investissement nationaux. La pierre est devenue une valeur refuge plus rassurante que l’industrie ou la finance productive. Beaucoup investissent dans des villas, des appartements ou des immeubles commerciaux pour sécuriser leur capital, mais très peu acceptent de prendre le risque stratégique de bâtir une banque nationale solide nécessitant vision à long terme, gouvernance rigoureuse et discipline financière. Ainsi, l’argent congolais circule énormément dans l’immobilier de prestige et dans les dépenses de visibilité sociale, mais beaucoup moins dans les infrastructures de production capables de transformer durablement l’économie nationale.

Enfin, il faut reconnaître que l’absence d’une culture nationale de patriotisme économique affaiblit considérablement les ambitions collectives. Dans plusieurs pays émergents, les élites économiques considèrent la création de banques nationales, d’industries locales ou de consortiums stratégiques comme une question de souveraineté nationale. En RDC, cette conscience économique commune reste encore faible. Beaucoup de détenteurs de capitaux préfèrent placer leurs fonds dans des banques étrangères, envoyer leurs familles à l’extérieur, investir dans des économies étrangères ou dépendre des réseaux internationaux plutôt que de construire des instruments financiers congolais capables de soutenir l’entrepreneuriat local. Pourtant, tant que les Congolais ne construiront pas eux-mêmes leurs propres mécanismes de financement, ils resteront dépendants des centres de décision étrangers pour accéder au crédit, financer les PME, soutenir l’agriculture ou développer les industries locales. Une nation qui ne contrôle pas son système bancaire finit toujours par perdre progressivement le contrôle de son destin économique.

La disparition progressive des grandes figures économiques congolaises

L’une des questions les plus sensibles, mais rarement abordées avec honnêteté, concerne la disparition progressive des grands noms du capital congolais depuis les bouleversements politiques intervenus à partir de l’arrivée de l’AFDL, puis durant les longues années du régime PPRD.

Avant cette période, malgré les limites du système zaïrois, le pays comptait encore plusieurs familles d’affaires congolaises influentes dans le commerce, l’import-export, les transports, l’industrie légère ou l’immobilier. Il existait une classe d’opérateurs économiques nationaux qui, bien que fragile, participait à la circulation des capitaux à l’intérieur du pays et entretenait une certaine ambition entrepreneuriale locale.

Mais avec les guerres, l’instabilité politique, l’insécurité juridique, les pillages économiques et les recompositions de pouvoir intervenues à partir de 1997, une grande partie de cette bourgeoisie nationale s’est progressivement effondrée. Certains entrepreneurs ont fui le pays. D’autres ont été ruinés par l’instabilité monétaire, les conflits armés ou la perte des réseaux économiques traditionnels. Plusieurs grandes fortunes congolaises ont disparu sans transmission solide de leurs empires économiques.

La politisation des héritiers : de l’entreprise au militantisme

Le phénomène le plus préoccupant reste peut-être celui de la récupération politique progressive des héritiers des grandes familles économiques congolaises. Au lieu d’encourager la nouvelle génération à reprendre les entreprises familiales, à moderniser les outils de production ou à bâtir des groupes industriels nationaux capables de rivaliser sur le continent, beaucoup ont été absorbés par les appareils politiques, les cabinets ministériels ou les dynamiques de pouvoir. La politique est progressivement devenue plus attractive que l’économie productive, au point où plusieurs héritiers des grandes familles d’affaires ont abandonné l’ambition entrepreneuriale au profit des carrières politiques, diplomatiques ou institutionnelles.

Pourtant, l’histoire économique du Congo a connu des familles qui incarnaient autrefois une certaine puissance financière nationale. Des noms comme la famille Dokolo, jadis influente dans les milieux des affaires et de la finance, la famille Bemba, qui avait construit un important réseau économique avant son basculement progressif dans la politique nationale, ou encore les familles Fontshi, Kansebu, Vatraska, Tshimasko et plusieurs autres opérateurs économiques de l’époque zaïroise représentaient, malgré les limites du système, les bases potentielles d’une bourgeoisie nationale capable de transmettre un héritage économique durable. Malheureusement, avec les bouleversements politiques, les guerres, l’instabilité institutionnelle et l’hyper-politisation de la société congolaise, plusieurs héritiers de ces dynasties économiques ont progressivement quitté les sphères de production pour investir principalement le champ politique.

Depuis plusieurs années, la politique en RDC est devenue un espace d’attraction plus puissant que l’entrepreneuriat. Les enfants des opérateurs économiques ont souvent préféré devenir députés, conseillers, ministres, communicateurs ou cadres des partis politiques plutôt que capitaines d’industrie. Le prestige du pouvoir politique, la visibilité médiatique et l’influence institutionnelle ont remplacé la culture de l’investissement productif. Ainsi, au lieu de voir émerger une nouvelle génération de banquiers, d’industriels, d’investisseurs agricoles ou de bâtisseurs de multinationales congolaises, le pays a assisté à une migration massive des élites économiques vers la sphère politique. Cette évolution a considérablement affaibli la continuité du capital national et interrompu la transmission d’une véritable culture entrepreneuriale intergénérationnelle.

Le drame est qu’en abandonnant progressivement les secteurs productifs au profit des luttes politiques, cette génération d’héritiers a laissé un vide économique rapidement occupé par des groupes étrangers mieux organisés, plus solidaires financièrement et stratégiquement orientés vers le contrôle des marchés. Pendant que les élites congolaises se disputaient les espaces politiques, d’autres communautés investissaient silencieusement dans les banques, les télécommunications, les mines, la logistique, l’agroalimentaire ou la grande distribution. Cette absence de relève économique nationale explique en partie pourquoi la RDC peine aujourd’hui à faire émerger de véritables champions économiques congolais capables de contrôler les secteurs stratégiques du pays.

Une économie dominée de l’extérieur

Un simple regard sur les principaux secteurs économiques du pays suffit à mesurer l’ampleur du problème. Les télécommunications sont dominées par des groupes sud-africains, indiens, français ou libanais. Les banques majeures sont contrôlées depuis Nairobi, Johannesburg, Lomé ou Beyrouth. Les mines stratégiques sont exploitées par des capitaux chinois, canadiens, suisses ou occidentaux. Même la grande distribution, l’agroalimentaire, les assurances, la logistique et le transport routier échappent largement au contrôle national.

Le drame n’est pas uniquement la présence des investisseurs étrangers — car aucun pays moderne ne se développe sans investissements internationaux — mais plutôt l’absence quasi totale de champions économiques congolais capables de rivaliser dans les secteurs productifs. Le problème n’est pas que les étrangers investissent ; le problème est que les Congolais investissent trop peu dans la production et trop souvent dans l’apparence sociale, la consommation ostentatoire ou les activités à faible valeur ajoutée.

Une société fascinée par le divertissement

Le phénomène le plus inquiétant reste peut-être cette capacité collective à transformer des sujets secondaires en passions nationales. Dans un pays où le chômage des jeunes atteint des niveaux alarmants, où l’industrialisation demeure quasi inexistante et où la pauvreté frappe des millions de familles, les débats les plus viraux concernent souvent des rivalités musicales, des conflits entre pasteurs, des polémiques sentimentales ou des affrontements politiques sans vision économique.

Des milliers de jeunes connaissent parfaitement les paroles des chansons à la mode, les querelles entre artistes ou les controverses des réseaux sociaux, mais ignorent totalement les mécanismes de création d’entreprises, les bases de l’investissement, les enjeux fiscaux ou les opportunités industrielles de leur propre pays. La distraction est devenue un mode de vie collectif.

Pendant que certains peuples passent leurs soirées à réfléchir à l’innovation technologique, à l’agriculture moderne ou aux marchés financiers, une partie importante de la jeunesse congolaise consacre son énergie à des affrontements émotionnels improductifs. Cette situation produit une société très expressive, mais économiquement fragile.

L’économie de la prière contre l’économie de production

La RDC connaît une explosion spectaculaire des églises, ministères spirituels et mouvements religieux. Les Congolais financent massivement le spirituel, parfois avec une générosité impressionnante, mais investissent très peu dans les outils de production économique. On construit plus facilement un temple qu’une usine. On mobilise plus rapidement des foules pour une croisade spirituelle que pour un projet agricole ou industriel.

Cette réalité soulève une question douloureuse : comment un peuple aussi croyant peut-il demeurer aussi vulnérable économiquement ? La foi ne devrait pas être un refuge contre l’effort productif. Dans les grandes nations émergentes, spiritualité et développement économique avancent souvent ensemble. En RDC, au contraire, la religion devient parfois un substitut à l’ambition économique.

Il ne s’agit pas ici de condamner la foi, mais d’interroger une société qui semble avoir perdu le goût de la discipline productive. Une nation ne peut pas uniquement prier pour son développement ; elle doit aussi produire, transformer, exporter et innover.

La souveraineté économique : le vrai combat du XXIe siècle

La souveraineté moderne ne se limite plus au drapeau, à l’armée ou aux institutions politiques. Elle repose désormais sur la maîtrise des secteurs économiques stratégiques. Un pays qui ne contrôle pas suffisamment sa production, son système bancaire, sa chaîne alimentaire et ses infrastructures reste fragile, même s’il est politiquement indépendant.

La RDC donne aujourd’hui l’impression d’une nation politiquement souveraine mais économiquement assistée. Nous possédons le sol, mais d’autres contrôlent souvent les mécanismes qui génèrent la richesse.

Le patriotisme économique devrait devenir une priorité nationale. Non pas un patriotisme de slogans ou de haine contre les investisseurs étrangers, mais un patriotisme fondé sur le travail, la compétence, l’investissement et la création de valeur locale.

Conclusion : un réveil ou une disparition économique progressive

La RDC ressemble de plus en plus à une immense maison dont les propriétaires occupent les couloirs pendant que d’autres administrent les salons principaux. Cette réalité devrait provoquer un électrochoc national.

Le problème n’est pas d’accuser systématiquement les étrangers, car ils exploitent simplement les opportunités qu’ils trouvent dans un environnement où la conscience économique nationale demeure faible. Le vrai défi est de reconstruire une culture de production, de discipline et d’ambition économique.

Le danger est désormais générationnel : si les héritiers des familles congolaises continuent à privilégier la politique au détriment de l’économie productive, la RDC risque de perdre définitivement sa capacité à faire émerger une bourgeoisie nationale forte.

Tant que le peuple congolais restera davantage passionné par les distractions que par la création de richesse, tant qu’il applaudira plus facilement un clash musical qu’un projet industriel, tant qu’il investira plus dans l’apparence que dans la production, il restera spectateur de sa propre économie.

L’économie n’a ni émotion ni pitié. Elle appartient à ceux qui travaillent, investissent, organisent et anticipent. Et si le Congo ne se réveille pas rapidement, il risque de devenir définitivement un simple marché de consommation dans un pays pourtant destiné à être une puissance économique continentale.

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