Jean Aimé Mbiya Bondo Shabanza
(Vice-président fédéral et Représentant adjoint de l’UDPS/Tshisekedi – Fédération des USA
Expert en Administration Publique et Analyste Socio-politique)$
La récente sortie médiatique de la Conférence Épiscopale Nationale du Congo (CENCO) sur la question de la révision ou du changement de la Constitution a relancé un débat qui dépasse désormais le seul cadre juridique. Au-delà des dispositions constitutionnelles elles-mêmes, c’est la place qu’occupent aujourd’hui certains responsables religieux dans le débat politique national qui mérite d’être examinée.
Comme des millions de catholiques congolais, je demeure profondément attaché à l’Église catholique, à son héritage spirituel et à son rôle historique dans l’accompagnement du peuple congolais. C’est précisément parce que je respecte cette institution que je me permets d’interroger certaines prises de position qui, loin de rassembler, semblent aujourd’hui contribuer à polariser davantage le débat national.
Une première question mérite d’être posée : pourquoi certains évêques apparaissent-ils davantage mobilisés sur les questions constitutionnelles que sur les nombreux défis spirituels, pastoraux et moraux auxquels l’Église elle-même est confrontée ?
À travers tout le pays, les fidèles attendent de leurs pasteurs des réponses fortes concernant l’évangélisation, l’encadrement de la jeunesse, la crise des vocations, la pauvreté qui frappe les communautés chrétiennes, la formation morale des fidèles, ainsi que les exigences de bonne gouvernance au sein des institutions ecclésiastiques. Ces préoccupations touchent directement la vie de l’Église et devraient naturellement occuper une place centrale dans les priorités pastorales.
Pourtant, lorsqu’il est question de révision constitutionnelle, certains responsables religieux donnent l’impression de vouloir s’ériger en arbitres du débat politique national. Une telle posture soulève une interrogation fondamentale : où s’arrête la mission prophétique de l’Église et où commence l’engagement politique ?
La Constitution de la République n’appartient ni aux évêques, ni au gouvernement, ni à l’opposition. Elle appartient au peuple congolais.
Cette vérité est au cœur même de la démocratie. Dans un État de droit, la souveraineté nationale appartient au peuple, lequel l’exerce notamment à travers ses représentants et par voie de référendum. Aucune institution religieuse, aussi respectable soit-elle, ne peut prétendre se substituer à cette souveraineté.
Plus surprenant encore est le fait que certains responsables religieux semblent considérer toute réflexion sur la révision constitutionnelle comme une menace pour la nation. Pourtant, cette position ne repose sur aucun fondement juridique sérieux.
Les constituants de 2006 eux-mêmes ont prévu la possibilité de réviser la Constitution. L’article 218 fixe clairement les mécanismes permettant une révision constitutionnelle. Plus encore, l’article 220 identifie précisément les dispositions qui ne peuvent faire l’objet d’aucune modification.
Pourquoi les constituants auraient-ils prévu une procédure de révision s’ils considéraient la Constitution comme un texte intangible ?
Pourquoi présenter aujourd’hui comme un danger ce que la Constitution elle-même autorise ?
Le débat sur la révision n’est donc pas une remise en cause de la Constitution. Il est au contraire l’exercice d’une faculté expressément prévue par celle-ci.
L’histoire récente de notre pays apporte également un éclairage important. En 2011, la Constitution a été révisée, notamment en ce qui concerne le mode d’élection du Président de la République. Cette réforme a suscité des controverses politiques, mais elle n’a ni provoqué l’effondrement de l’État, ni conduit à une guerre civile généralisée, ni entraîné la disparition des institutions républicaines.
Dès lors, sur quelle base objective peut-on affirmer qu’une nouvelle réflexion constitutionnelle conduirait inévitablement le pays au chaos ?
Les citoyens ont le droit de poser cette question.
Ils ont également le droit de s’interroger lorsque des responsables religieux semblent rejeter par avance toute idée de référendum.
Le référendum constitue pourtant l’expression la plus directe de la souveraineté populaire. Il permet au peuple de se prononcer lui-même sur les grandes orientations de la nation. Refuser même l’idée d’une consultation populaire revient à priver les citoyens de leur droit de décider de leur propre avenir institutionnel.
Si les évêques sont convaincus que le peuple congolais est opposé à toute réforme constitutionnelle, pourquoi redouter le verdict des urnes ?
Pourquoi ne pas faire confiance à la maturité politique des citoyens ?
Pourquoi ne pas laisser le peuple trancher démocratiquement ?
Ces interrogations deviennent encore plus légitimes lorsque l’on se rappelle que l’Église catholique n’est pas une organisation politique. Elle rassemble des fidèles appartenant à toutes les sensibilités : majorité, opposition, société civile et citoyens sans engagement partisan.
Les évêques sont les pasteurs de tous
Ils ne sont pas les représentants d’une tendance politique particulière.
Or, lorsqu’une déclaration ecclésiastique donne l’impression d’épouser les positions d’un camp dans un débat politique, elle risque inévitablement de fragiliser l’autorité morale de l’institution et de créer un sentiment de malaise parmi de nombreux fidèles.
L’Église a toujours été plus forte lorsqu’elle demeurait au-dessus des clivages partisans, lorsqu’elle rapprochait les positions opposées et lorsqu’elle servait de conscience morale de la nation.
Sa vocation n’est pas de remplacer les institutions démocratiques ni de déterminer à la place des citoyens l’avenir constitutionnel du pays.
Les Saintes Écritures elles-mêmes invitent les responsables spirituels à l’humilité et à l’introspection. Dans l’Évangile selon Matthieu (7, 3-5), Jésus enseigne :
« Pourquoi vois-tu la paille qui est dans l’œil de ton frère, et n’aperçois-tu pas la poutre qui est dans ton propre œil ? »
Cette parole demeure d’une actualité remarquable. Avant de prétendre orienter les choix institutionnels de toute une nation, les responsables religieux gagneraient peut-être à consacrer davantage d’énergie aux nombreux défis internes qui préoccupent les fidèles et interpellent l’Église elle-même.
Cela ne signifie pas que les évêques doivent se taire. Comme toute composante de la société, ils ont le droit de s’exprimer sur les affaires publiques. Mais ce droit doit s’exercer avec prudence, impartialité et responsabilité afin de préserver leur mission fondamentale : annoncer l’Évangile, promouvoir la paix, renforcer l’unité nationale et accompagner spirituellement l’ensemble des fidèles.
La République Démocratique du Congo a besoin d’un débat constitutionnel ouvert, serein et démocratique. Les partisans comme les adversaires d’une réforme doivent pouvoir présenter librement leurs arguments.
Mais au final, une seule voix doit prévaloir : celle du peuple souverain.
Car dans une démocratie, aucune autorité politique, religieuse ou morale ne peut légitimement parler à la place du peuple.
Si la Constitution doit être maintenue, que le peuple le décide.
Si elle doit être révisée, que le peuple le décide.
