Combler le déficit de compétences : pourquoi le monde de l’industrie doit montrer la voie (Alfonso Garcia Mora et Mamta Murthi)

L’économie mondiale se transforme à une vitesse fulgurante, et les systèmes d’éducation et de formation peinent à suivre le rythme. L’intelligence artificielle bouleverse certains métiers quasiment du jour au lendemain. La transition écologique créera des dizaines de millions de nouveaux emplois (a). D’ici à 2050, 22 % de la population mondiale aura plus de 60 ans, ce qui risque d’engendrer une pénurie critique de professionnels de santé et d’aide à la personne. Aujourd’hui, malgré une main-d’œuvre mondiale nombreuse, les employeurs ne trouvent pas les talents dont ils ont besoin. C’est tout le paradoxe : une demande massive de compétences reste insatisfaite, alors qu’un vaste vivier de travailleurs est inexploité.

 

Le décalage entre les compétences produites par les systèmes éducatifs et les besoins des marchés du travail constitue l’un des principaux obstacles à une croissance inclusive et à la productivité. Les chefs d’entreprise en sont bien conscients. Une proportion croissante de cadres dirigeants estiment désormais que leurs effectifs devront se recycler dans un délai de quelques années du seul fait de l’IA (a). Partout dans le monde, les employeurs déplorent le même constat : les compétences dont ils ont besoin ne sont tout simplement pas disponibles. Les travailleurs ne sont pas en cause, ce sont les systèmes conçus pour les préparer à ces mutations qui n’évoluent pas assez vite. L’expansion rapide du marché mondial de la formation, qui avoisine aujourd’hui les 500 milliards de dollars (a), témoigne à la fois de l’urgence du défi et de l’ampleur des possibilités qu’il recèle.

 

Un problème structurel qui appelle une réponse structurelle

 

L’enseignement primaire et secondaire constitue le socle indispensable du développement du capital humain. La maîtrise de la lecture et du calcul, la capacité à résoudre des problèmes et les compétences socio-affectives jettent les bases de l’apprentissage tout au long de la vie. L’enseignement post-secondaire, longtemps considéré comme la porte d’entrée vers des compétences techniques avancées, est en revanche soumis à une pression croissante. Des compétences qui restaient pertinentes pendant une décennie ou davantage peuvent aujourd’hui devenir obsolètes quelques années seulement après l’obtention d’un diplôme. Cette réalité appelle un virage essentiel : les programmes d’études ne doivent pas être figés, mais au contraire dynamiques et élaborés en collaboration avec le monde de l’industrie, pour pouvoir évoluer en temps quasi réel. La capacité à réviser, à abandonner et à introduire rapidement de nouveaux programmes n’est plus un avantage concurrentiel, mais une exigence fondamentale. Les employeurs doivent eux aussi s’adapter. Ils ne peuvent plus se contenter des qualifications initiales et doivent investir dans le perfectionnement continu de leur main-d’œuvre pour rester compétitifs. Les entreprises peuvent dispenser directement des formations, signaler les besoins de compétences émergents, concevoir des programmes en partenariat avec les établissements d’enseignement, proposer des stages et dispositifs d’apprentissage, soutenir des certifications reconnues par les branches professionnelles ou encore cofinancer le développement continu des compétences de leur main-d’œuvre.

 

Le secteur privé doit absolument être partie prenante de la conception des systèmes de formation et de compétence, et ce pour trois raisons irréfutables.

 

La réactivité. Les entreprises à la pointe de la technologie savent quelles compétences sont en train d’émerger, lesquelles deviennent obsolètes, et à quelle vitesse. En Espagne, la Santander Open Academy propose désormais des centaines de cours gratuits en intelligence artificielle (IA) et en cybersécurité, dont ont bénéficié des millions d’apprenants en une seule année. Aucun processus traditionnel d’élaboration de programmes d’études n’avance à cette cadence.

 

La clarté du signal. Lorsque les entreprises investissent leurs propres ressources dans la formation, elles révèlent ce qu’aucune enquête ne peut établir : quelles compétences se traduisent réellement en gains de productivité et en emplois de qualité. L’essor des certifications professionnelles délivrées par Amazon Web Services, Microsoft, Google, Cisco et Salesforce — très prisées dans les carrières technologiques — est une tendance qui ne fera que s’accélérer. Aux Philippines, le tournant pris par le secteur de l’externalisation des processus métier vers le cloud et l’IA stimule la demande de certifications Google Career Certificates et AWS, que les pouvoirs intègrent désormais dans le cadre national des qualifications.

 

L’envergure. Les grandes entreprises et les regroupements professionnels disposent des infrastructures, des plateformes numériques et des réseaux mondiaux nécessaires pour déployer des enseignements de haute qualité à une échelle que les établissements universitaires ne sont souvent pas en mesure d’atteindre seuls.

 

Mais le monde de l’industrie ne peut pas agir seul

 

L’industrie conçoit des formations en fonction des besoins actuels et à court terme, mais il ne suffit pas d’apporter des qualifications adaptées au marché du travail. Les enseignements dispensés doivent aussi conduire à des certifications reconnues, transférables et conformes aux normes nationales de qualification. Une autre limite des formations assurées par les entreprises est qu’elles risquent de ne pas atteindre ceux qui se trouvent hors de leur périmètre immédiat : travailleurs du secteur informel, professionnels d’aide à la personne, salariés de secteurs en déclin, petites entreprises dépourvues de budgets formation… Combler ces lacunes nécessite une régulation publique garantissant non seulement la qualité et la transférabilité des programmes de formation, mais aussi leur ampleur et leur portée.

 

Le cadre européen des certifications, conjugué à l’approche émergente de l’Union européenne en matière de microcertifications, constitue une référence utile : une structure commune qui permet aux systèmes nationaux d’intégrer des cycles courts pilotés par l’industrie dans des niveaux de qualification reconnus, les rendant ainsi plus transparentes et transférables d’un pays à l’autre.

 

De l’ambition à l’action

 

L’Amérique latine-Caraïbes illustre à la fois les risques de l’inaction et les bénéfices potentiels d’une réponse adaptée. La région dispose de ressources naturelles abondantes, d’une population jeune et d’une connectivité en plein essor. Pourtant, la moitié de sa main-d’œuvre reste piégée dans des emplois informels à faible productivité, où les femmes et les jeunes sont surreprésentés. Environ 17 millions d’emplois dans la région pourraient bénéficier des gains de productivité induits par l’IA, mais ce potentiel reste inexploité en raison du simple manque d’accès à des ordinateurs ou à internet sur le lieu de travail (a).

 

Une nouvelle génération d’initiatives s’emploie à remédier à cette situation. En Argentine, le Groupe de la Banque mondiale soutient un modèle de partenariat entre universités et entreprises dans le secteur minier, qui devrait conduire à la création de plus de 10 000 emplois directs et de 50 000 emplois indirects d’ici à 2033. En Malaisie, alors que le nombre de travailleurs dans l’économie numérique augmente et que la robotisation reconfigure les marchés du travail en Asie de l’Est, IFC appuie les efforts de l’Asia Pacific University of Technology and Innovation (APU) (a) pour élargir l’accès à des programmes de technologie et d’innovation de haute qualité dans toute la région, sous la direction de groupes industriels locaux.

 

Ces exemples partagent une architecture commune. Les formations sont conçues dès le départ pour déboucher sur des emplois décents, le succès se mesurant à cette aune et non au nombre d’inscriptions. L’industrie y joue un rôle de copilote, la demande façonne le contenu des programmes d’études en temps réel, et les partenariats entre entreprises, pouvoirs publics et institutions de financement du développement permettent d’étendre les bénéfices au-delà des grands employeurs, jusqu’aux fournisseurs, aux petites entreprises et aux communautés locales.

 

Cette approche est au cœur de la stratégie du Groupe de la Banque mondiale en matière d’éducation et de compétences. Elle constituera l’un des thèmes centraux de la 10e Conférence mondiale sur l’éducation du Groupe de la Banque mondiale, qui se tient cette semaine à Madrid (a). Si le déficit de compétences est profond et ne cesse de se creuser, il est tout aussi évident que le monde de l’industrie peut contribuer à le combler en jouant un rôle de chef de file dans la conception des programmes de formation.

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