Avant d’aborder le cœur de son ouvrage dans mes prochains posts, il est éclairant de s’arrêter sur sa conclusion concernant l’élément déclencheur de l’engrenage génocidaire : l’assassinat du président Juvénal Habyarimana.
« L’assassinat de Habyarimana constitue une question cruciale […]
Deux hypothèses principales s’affrontent : l’une accuse les extrémistes hutu qui ont ensuite pris le pouvoir et orchestré le génocide, l’autre accuse le FPR, qui a lancé une offensive par la suite et a finalement remporté la guerre civile.
Il existe des problèmes avec les deux théories, mais l’équilibre actuel des preuves suggère que le FPR était responsable. »
Strauss écarte assez solidement la thèse des extrémistes hutus : l’assassinat a été un coup dur pour eux (plusieurs figures clés tuées), le timing était désastreux, et ni le FPR ni le TPIR n’ont jamais produit de preuves concrètes contre eux, alors que cela aurait servi leurs intérêts respectifs.
En revanche, la thèse accusant le FPR repose sur des éléments plus solides : l’enquête judiciaire française la plus approfondie (menée pendant six ans par le juge Bruguière, saisie notamment parce que les pilotes étaient français) a conclu à la responsabilité du FPR.
Plusieurs dissidents de ce mouvement, dont d’anciens proches de Kagame, l’accusent directement d’avoir planifié et ordonné l’attentat.
L’objectif stratégique aurait été d’obtenir une victoire militaire totale plutôt qu’un partage du pouvoir imposé par les Accords d’Arusha.
Mais Strauss succombe ici, me semble-t-il, à une forme de naïveté.
Il suggère implicitement que le principal point faible de la thèse accusant le FPR (et Kagame en particulier) réside dans le calcul rationnel suivant : Kagame, en stratège avisé, ne pouvait ignorer que l’assassinat d’Habyarimana risquait de déclencher des massacres de masse, voire un génocide contre les Tutsi de l’intérieur.
Or, cette lecture suppose que Kagame accordait une valeur aux vies tutsi « de l’intérieur » et qu’il aurait hésité à les sacrifier pour la victoire finale.
La lecture du livre du général Roméo Dallaire, J’ai serré la main du diable, balaie cette illusion.
Dès le 2 avril 1994, quatre jours seulement avant l’attentat, Dallaire rencontre un Kagame « inhabituellement sombre » qui lui annonce froidement :
« Nous sommes à la veille d’un cataclysme et, une fois enclenché, aucun moyen ne permettra de le contrôler. »
Quelques passages du livre de Dallaire sont particulièrement accablants :
Page 632 : « Mais les morts Rwandais peuvent aussi être attribués à Paul Kagamé, ce génie militaire qui n’a pas accéléré sa campagne quand l’envergure du génocide fut manifeste, et qui, en quelques occasions, m’a même entretenu avec candeur du prix que ses camarades Tutsis auraient peut-être à payer pour la cause. »
Page 413 : Dallaire demande à Kagame pourquoi il ne fonce pas directement sur Kigali pour arrêter les massacres. Kagame ignore totalement la question et ses implications humaines.
Page 451 : « Cette guerre sera la cause de bien des sacrifices. Si les réfugiés doivent être sacrifiés pour la bonne cause, on considérera qu’ils étaient inclus dans le sacrifice. »
Kagame va même jusqu’à nier le caractère ethnique des massacres, affirmant qu’il s’agit uniquement d’un conflit politique et qu’il combattra toute force d’intervention humanitaire (p. 432).
En réalité, attribuer à Kagame une quelconque retenue morale face aux massacres de masse de Tutsi de l’intérieur, c’est lui prêter des sentiments humains qu’il n’a jamais manifestés.
Pour lui, comme pour d’autres stratèges impitoyables de l’Histoire, la victoire justifiait le prix à payer — y compris en vies tutsi.
Le « cataclysme » qu’il annonçait n’était pas une mise en garde : c’était une prédiction froide, presque une promesse.
