GENOCOST ou la guerre qui valait des milliards (Par Nico Minga, Économiste et Géostratège)

Chaque 2 août, la RDC ne commémore pas uniquement ses morts. Elle rappelle au monde qu’au cœur de l’Afrique se déroule depuis près de trois décennies l’une des plus grandes tragédies humaines de l’histoire contemporaine, mais aussi l’un des plus grands scandales économiques du XXIᵉ siècle. Le GENOCOST ne résume pas seulement la souffrance de millions de Congolais. Il révèle le coût humain d’une guerre dont les véritables moteurs sont aussi géoéconomiques que géopolitiques.

Depuis 1996, les conflits successifs ont provoqué la mort de près de six millions de personnes, principalement en raison des massacres, des maladies, de la malnutrition et de l’effondrement des services publics.
Plus de sept millions de Congolais vivent encore aujourd’hui déplacés à l’intérieur de leur propre pays, tandis que des milliers de villages ont été détruits, que des dizaines de milliers de femmes ont subi des violences sexuelles utilisées comme arme de guerre et que plusieurs générations ont grandi dans un environnement où l’école, les soins de santé et la sécurité sont devenus des privilèges plutôt que des droits.
Réduire cette tragédie à des rivalités communautaires ou à des tensions frontalières serait une erreur d’analyse. Derrière les discours politiques se cache une réalité beaucoup plus brutale. La guerre est progressivement devenue un modèle économique. Elle permet de contrôler des territoires parmi les plus riches de la planète en ressources stratégiques.
La RDC détient environ 70 % des réserves mondiales de cobalt, près de 60 % des réserves connues de coltan, ainsi que d’importants gisements de cuivre, d’or, d’étain, de tungstène, de lithium et de germanium. Ces minerais alimentent aujourd’hui les batteries électriques, les semi-conducteurs, les centres de données, l’intelligence artificielle, les industries spatiales et les systèmes de défense des grandes puissances.
Le paradoxe est saisissant. Alors que les minerais congolais contribuent à créer des milliers de milliards de dollars de valeur dans l’économie mondiale, les populations vivant sur les terres qui les produisent demeurent parmi les plus pauvres de la planète.
Dans plusieurs territoires de l’Est, les groupes armés ont transformé les mines, les routes commerciales et les postes frontaliers en véritables centres de profit. Les minerais financent les armes, les armes sécurisent les sites miniers et la terreur vide les villages afin de faciliter une exploitation illégale qui alimente ensuite des chaînes d’approvisionnement internationales.
Cette économie de guerre n’aurait jamais atteint une telle ampleur sans des complicités régionales et internationales. Le Rapport Mapping des Nations unies a recensé 617 incidents majeurs commis entre 1993 et 2003, susceptibles, pour certains, de constituer des crimes de guerre, des crimes contre l’humanité, voire des actes pouvant être qualifiés de génocide sous réserve d’une décision judiciaire compétente.
Plus récemment, les rapports successifs du Groupe d’experts des Nations unies ont documenté le soutien militaire, logistique et opérationnel apporté par le Rwanda au M23, ainsi que les circuits d’exportation de minerais provenant de territoires congolais occupés. Kigali continue de rejeter ces accusations en invoquant ses préoccupations sécuritaires. Pourtant, aucune considération sécuritaire ne peut justifier, au regard du droit international, la violation de la souveraineté d’un État voisin, le soutien à une rébellion armée ou l’exploitation des ressources naturelles d’un autre État.
La responsabilité ne s’arrête cependant pas aux frontières de la région. Pendant des années, une partie de la communauté internationale a dénoncé les violences tout en continuant à bénéficier des matières premières issues de zones de conflit. Des rapports ont été publiés, des résolutions adoptées et des déclarations prononcées, mais les sanctions sont restées limitées face aux intérêts économiques en jeu.
Les profits générés par les chaînes de valeur mondiales des minerais critiques ont souvent pesé plus lourd que l’exigence de justice pour les victimes congolaises.
La demande mondiale en minerais critiques n’a cessé de croître et, avec elle, les incitations à maintenir des circuits d’approvisionnement opaques. Le coût économique pour la RDC est colossal.
La fraude minière, la contrebande et les exportations illicites privent chaque année le pays de centaines de millions, voire de plusieurs milliards de dollars de recettes publiques, auxquels s’ajoutent les investissements perdus, les infrastructures détruites, les terres agricoles abandonnées et un capital humain durablement affaibli.
Le GENOCOST nous enseigne ainsi que la souveraineté ne se limite pas à la défense des frontières. Elle implique également le contrôle effectif des ressources naturelles, la maîtrise des chaînes de valeur, la transformation locale des minerais stratégiques et la capacité de l’État à protéger les populations vivant sur les territoires qui produisent ces richesses. Un pays qui perd le contrôle de ses ressources finit inévitablement par perdre une partie de sa souveraineté politique.
La mémoire ne doit cependant pas enfermer la Nation dans le ressentiment. Après trois décennies de conflit, la RDC a besoin d’un dialogue véritablement inclusif, capable de reconstruire la confiance entre les communautés, de consolider l’unité nationale et de créer les conditions d’une paix durable. Mais le dialogue ne peut jamais devenir une blanchisserie politique ou judiciaire. Les auteurs de crimes de guerre, de crimes contre l’humanité, de massacres de civils, de violences sexuelles, ainsi que ceux qui ont délibérément pris les armes contre la République, doivent répondre de leurs actes.
Maintenant que nous en savons davantage, une question s’impose. Que faisons-nous de cette vérité ? À ce jour, la pétition lancée par le FONAREV, en collaboration avec plusieurs initiatives citoyennes, n’a recueilli qu’environ 34 000 signatures. C’est peu au regard de l’ampleur de la tragédie. Cette initiative demande la reconnaissance officielle des génocides et des crimes commis en République démocratique du Congo. Elle appelle les institutions nationales, africaines et internationales, notamment les Nations unies, à reconnaître formellement le GENOCOST comme l’expression de massacres de masse dont les motivations économiques sont largement documentées.
Au-delà de la qualification juridique, cette démarche vise à restaurer la vérité historique, à rendre justice aux victimes et à lutter contre l’impunité. Une paix négociée n’a de valeur que si elle repose sur la vérité, la justice et la responsabilité. Sans cela, elle ne serait qu’une simple trêve entre deux guerres.
