RDC : Quand la « Realpolitik » risque de devenir une démission du devoir national

Plaidoyer pour une opposition démocratique qui critique le pouvoir sans relativiser la souveraineté de la Nation
Par Jean Aimé Mbiya Bondo Shabanza
Vice-président fédéral et Représentant adjoint de l’UDPS/Tshisekedi aux États-Unis
Analyste socio-politique et expert en administration publique
Il existe des moments dans la vie d’une Nation où les divergences politiques sont légitimes, nécessaires et même salutaires. Une démocratie vivante ne peut exiger de ses citoyens qu’ils approuvent le Gouvernement, le Président de la République ou la majorité au pouvoir. La critique, l’alternance et la contradiction sont constitutives de la démocratie.
Mais il existe également des circonstances où la responsabilité politique impose de distinguer l’opposition au pouvoir de l’opposition à l’État, la critique des dirigeants de la défense des intérêts fondamentaux de la Nation, et le débat démocratique de la banalisation d’une agression extérieure.
C’est précisément cette frontière qui mérite aujourd’hui d’être interrogée en République démocratique du Congo.
Alors que l’Est du pays demeure confronté à une crise sécuritaire et humanitaire majeure, certains discours politiques congolais donnent parfois le sentiment de reprendre, avec une distance critique insuffisante, certains arguments avancés par Kigali ou par l’AFC/M23. La question n’est pas de contester leur droit à s’exprimer. Elle est de savoir jusqu’où peut aller la critique du pouvoir sans finir par relativiser la souveraineté nationale.
La « realpolitik » ne doit pas devenir la politique du renoncement
La realpolitik consiste à tenir compte des rapports de force, des intérêts géopolitiques et des contraintes du terrain. Elle est indispensable à toute diplomatie sérieuse. Mais elle ne signifie pas que le plus faible doit adopter le récit du plus fort.
La véritable question devrait être : quels sont les intérêts fondamentaux de la RDC et comment les défendre avec réalisme ?
Parmi eux figurent l’intégrité territoriale, la sécurité des populations, la souveraineté de l’État, la libre détermination du peuple congolais et la recherche d’une paix durable.
La RDC peut donc négocier sans capituler, dialoguer sans renoncer à ses principes et rechercher un compromis sans accepter que la force militaire devienne un moyen normal de règlement des différends.
La diplomatie n’est pas la capitulation. Le dialogue n’est pas la soumission. Et la paix ne doit pas être synonyme de renoncement à la souveraineté.
M23, AFC et Rwanda : une crise régionale qui exige de la rigueur
La crise de l’Est ne peut être réduite à une lecture simpliste. Le M23 s’inscrit dans une longue histoire de rébellions, de tensions communautaires, de rivalités politiques et de crises régionales. L’AFC, dirigée par Corneille Nangaa, constitue une coalition politico-militaire dans laquelle le M23 occupe une place importante.
Mais cette dimension congolaise ne doit pas masquer la dimension régionale du conflit.
Des rapports internationaux et des experts des Nations unies ont documenté l’appui militaire rwandais au M23. Kigali conteste ces accusations et invoque notamment les menaces sécuritaires liées aux FDLR.
Ces différentes positions doivent être examinées avec sérieux. Mais un principe demeure : la présence de groupes armés hostiles au Rwanda sur le territoire congolais ne crée pas, à elle seule, un droit illimité d’intervention militaire étrangère en RDC.
Les préoccupations sécuritaires du Rwanda doivent être traitées dans le respect du droit international, de la coopération régionale et des mécanismes diplomatiques appropriés.
La RDC ne peut devenir indéfiniment le champ de bataille des problèmes sécuritaires de ses voisins.
Critiquer Kinshasa est légitime. Relativiser la souveraineté ne l’est pas.
Un citoyen congolais a parfaitement le droit de critiquer le Président de la République, le Gouvernement, les FARDC ou la diplomatie nationale. Il peut dénoncer la corruption, contester les choix militaires, demander des négociations ou réclamer une alternance.
Tout cela relève de la démocratie.
Mais une ligne de responsabilité devrait demeurer claire : la critique du pouvoir ne devrait jamais conduire à relativiser le droit souverain de la RDC à administrer librement son territoire.
Lorsque certains discours politiques reprennent systématiquement les arguments de l’adversaire extérieur, minimisent son rôle présumé ou présentent la résistance à une occupation comme le problème principal, une question devient légitime :
où s’arrête l’opposition politique et où commence la banalisation du récit de l’adversaire ?
Cette interrogation ne constitue pas nécessairement une accusation contre une personne ou un parti. Elle traduit une exigence de responsabilité politique.
L’histoire enseigne que la Nation peut dépasser ses divisions
L’expérience internationale est instructive. Lorsque le Koweït fut envahi par l’Irak en 1990, la violation de sa souveraineté fut considérée comme une question majeure et une coalition internationale fut constituée pour obtenir le retrait des forces irakiennes.
Lorsque l’Ukraine fut envahie par la Russie en 2022, les divergences politiques internes n’ont pas disparu, mais la défense de la souveraineté et de l’intégrité territoriale est devenue un principe central de la mobilisation nationale.
Ces situations ne sont évidemment pas identiques à celle de la RDC. Elles illustrent néanmoins une règle politique universelle :
un gouvernement peut être sévèrement contesté sans que la Nation soit abandonnée à une puissance étrangère.
La démocratie n’exige donc pas l’unanimité politique. Elle exige un minimum de responsabilité collective.
L’unité nationale ne signifie pas l’unanimité autour du pouvoir
La RDC n’a pas besoin d’une unanimité artificielle autour du Chef de l’État.
On peut être contre Félix Tshisekedi et être profondément attaché au Congo. On peut appartenir à l’opposition et défendre l’intégrité territoriale. On peut réclamer l’alternance et refuser toute ingérence étrangère. On peut critiquer les insuffisances des FARDC tout en reconnaissant leur mission constitutionnelle.
On peut également souhaiter négocier avec Kigali tout en exigeant que ces négociations se déroulent dans le respect de la souveraineté congolaise.
C’est cela, la maturité politique : savoir distinguer l’adversaire politique de l’adversaire extérieur.
La RDC doit aussi regarder ses propres faiblesses
Une analyse sérieuse ne doit pas tomber dans le nationalisme aveugle. La RDC doit reconnaître ses fragilités : faiblesse du contrôle territorial, insuffisances administratives, corruption, pauvreté, conflits communautaires, présence de groupes armés, déficits d’infrastructures et difficultés de gouvernance.
Ces problèmes doivent être combattus sans complaisance.
Mais il existe une différence fondamentale entre reconnaître les faiblesses d’un État et légitimer l’intervention militaire d’un autre État sur son territoire.
L’autocritique doit servir à reconstruire la République, pas à justifier son affaiblissement.
La meilleure réponse à l’ingérence étrangère n’est donc pas le nationalisme verbal. C’est la construction d’un État plus fort : une administration territoriale efficace, une armée professionnelle, une justice crédible, des frontières mieux sécurisées et des provinces capables de créer des opportunités pour leurs populations.
Quelle paix voulons-nous ?
La RDC a besoin de paix. Les populations de l’Est veulent rentrer chez elles, retrouver leurs familles, reconstruire leurs maisons et reprendre leurs activités.
Mais la paix ne doit pas simplement signifier l’arrêt temporaire des combats.
Elle doit permettre le retour des déplacés, le désarmement des groupes armés, la restauration de l’autorité de l’État, la protection des populations et la reconstruction économique.
Surtout, elle ne devrait pas transformer les conquêtes militaires en monnaie d’échange politique.
Si prendre une ville par la force devient le moyen le plus efficace d’obtenir une place à la table des négociations, le message adressé aux générations futures serait extrêmement dangereux :
la guerre paie.
La diplomatie doit précisément empêcher que cette logique s’installe.
Les ressources naturelles : lucidité sans simplification
Les ressources naturelles de l’Est constituent un enjeu économique majeur, mais il serait excessif d’expliquer tous les conflits par les minerais. Les facteurs historiques, politiques, communautaires et sécuritaires sont également déterminants.
La RDC doit néanmoins renforcer la traçabilité des minerais, la transparence des chaînes d’approvisionnement, la certification, le contrôle des exportations et la responsabilité des acteurs économiques.
L’objectif doit être clair : transformer les ressources naturelles d’un facteur de vulnérabilité en levier de souveraineté économique et de développement national.
La véritable realpolitik congolaise : reconstruire la puissance de l’État
La RDC ne doit pas choisir entre défense du territoire et diplomatie.
Elle doit savoir faire les deux.
Défendre son territoire et négocier la paix.
Renforcer ses forces de défense et de sécurité, restaurer l’autorité administrative, sécuriser les frontières, développer les provinces, renforcer la justice, lutter contre les réseaux criminels et utiliser pleinement les instruments diplomatiques et juridiques disponibles.
La véritable realpolitik congolaise devrait poursuivre un objectif simple : rendre la République suffisamment forte pour que personne ne puisse parler durablement en son nom à la place de ses institutions.
Aux responsables politiques : une exigence de responsabilité historique
La RDC n’a pas besoin d’une opposition qui approuve aveuglément le pouvoir. Elle a besoin d’une opposition capable de dire : « Le Gouvernement s’est trompé », « la stratégie militaire doit être améliorée », « la diplomatie doit être corrigée », « les populations ont été abandonnées », ou encore « il faut négocier ».
Mais elle doit également pouvoir affirmer :
« L’intégrité territoriale de la RDC n’est pas une affaire partisane. »
« Aucune puissance étrangère ne peut décider de l’avenir d’une province congolaise. »
« Les désaccords entre Congolais doivent être réglés par les Congolais, dans le cadre du droit et des institutions. »
C’est probablement l’un des plus hauts niveaux de responsabilité politique : être exigeant dans la critique du Gouvernement tout en étant absolument ferme dans la défense de la Nation.
Conclusion : critiquer le pouvoir sans désarmer la Nation
La RDC doit rester une démocratie pluraliste. L’opposition doit pouvoir s’exprimer et les citoyens doivent pouvoir contester les dirigeants.
Mais cette liberté démocratique doit être accompagnée d’une responsabilité historique.
La critique du Gouvernement ne doit jamais devenir une justification de l’ingérence étrangère.
Un Congolais peut être contre le Président. Il peut être contre le Gouvernement. Il peut réclamer l’alternance. Il peut défendre une autre vision de la République.
Mais lorsque le territoire national est menacé, la première fidélité devrait rester celle envers la Nation.
La RDC n’a donc pas besoin d’une unanimité politique. Elle a besoin d’un socle national commun :
Nous pouvons nous opposer entre Congolais sur la manière de gouverner le Congo ; mais nous ne devons jamais nous opposer sur le droit du Congo à exister librement, souverainement et intégralement.
La véritable realpolitik congolaise ne consiste pas à choisir le camp du plus fort.
Elle consiste à construire une République suffisamment forte pour défendre ses intérêts, négocier d’égal à égal, protéger ses citoyens et décider elle-même de son avenir.
Car le jour où une Nation accepte que d’autres parlent durablement en son nom, le problème n’est plus seulement la contestation de son territoire : c’est sa souveraineté elle-même qui devient négociable.
