RDC : face à la guerre, l’intérêt national doit dépasser les clivages politiques

Pour un patriotisme démocratique au service de la souveraineté nationale
Par Jean Aimé Mbiya Bondo Shabanza
Vice-président fédéral et Représentant adjoint de l’UDPS/Tshisekedi aux États-Unis d’Amérique, analyste Socio-Politique et expert en administration publique
La République démocratique du Congo traverse depuis plusieurs années l’une des périodes les plus éprouvantes de son histoire contemporaine. Dans l’Est du pays, des groupes armés affrontent les forces nationales, des territoires sont menacés ou occupés, des populations civiles sont déplacées et des communautés entières vivent dans l’insécurité. Derrière cette tragédie humaine se joue une question fondamentale qui dépasse les alternances politiques, les ambitions individuelles et les querelles partisanes : la capacité d’un peuple à défendre collectivement sa souveraineté et son droit à disposer librement de son territoire.
Dans un tel contexte, une question mérite d’être posée sans détour : une nation confrontée à une agression extérieure peut-elle continuer à se comporter politiquement comme si elle était en temps de paix ?
La réponse doit être nuancée. La guerre ne suspend pas la démocratie et ne donne à aucun gouvernement un permis de gouverner sans contrôle. Mais elle impose une responsabilité supplémentaire à tous les acteurs de la vie nationale : ne jamais perdre de vue l’intérêt supérieur de la République. La démocratie permet de contester le pouvoir ; elle ne devrait jamais conduire à relativiser l’existence même de la Nation.
L’histoire contemporaine offre à cet égard des enseignements puissants.
Lorsque la France a été occupée pendant la Seconde Guerre mondiale, les divergences politiques n’ont pas disparu, mais une partie importante du peuple français a compris qu’au-dessus des désaccords se trouvait une exigence fondamentale : la libération du territoire national. La Résistance française, malgré ses sensibilités politiques diverses, a incarné cette conviction que l’occupation étrangère ne pouvait devenir une situation normale.
Plus récemment, l’Ukraine a démontré qu’un peuple peut, dans des circonstances extrêmement difficiles, faire de la défense de son territoire une cause nationale dépassant les clivages politiques. Face à l’invasion russe, les Ukrainiens ont massivement mobilisé leurs institutions, leur société civile, leur diaspora et leurs ressources nationales autour d’un principe simple : un État ne peut abandonner son droit à exister librement parce qu’il traverse une crise politique ou militaire.
D’autres expériences historiques montrent la même réalité : les peuples qui ont subi l’occupation, la colonisation ou une agression extérieure ont souvent compris que la première condition de leur liberté était la préservation de leur cohésion nationale. Le patriotisme n’y signifiait pas nécessairement l’unanimité politique ; il signifiait la capacité de distinguer l’adversaire politique intérieur de la menace contre l’existence collective de la Nation.
Cette leçon mérite d’être méditée en République démocratique du Congo.
Pourquoi acceptons-nous parfois ce que d’autres peuples refuseraient catégoriquement ?
Une interrogation plus dérangeante doit être posée : pourquoi le peuple congolais, pourtant dépositaire d’un territoire immense, de ressources considérables et d’une histoire de résistance, donne-t-il parfois l’impression de s’accommoder de situations qu’aucune nation véritablement attachée à sa souveraineté ne devrait considérer comme normales ?
Pourquoi certains Congolais peuvent-ils se réjouir de l’affaiblissement de leur propre État simplement parce que celui-ci est dirigé par un président ou un gouvernement qu’ils combattent politiquement ?
Pourquoi certaines rivalités partisanes conduisent-elles parfois à considérer l’adversaire politique comme un ennemi plus dangereux que celui qui menace directement l’intégrité territoriale du pays ?
Pourquoi des acteurs congolais peuvent-ils être tentés de rechercher auprès de puissances étrangères, de groupes armés ou de réseaux extérieurs les moyens de conquérir le pouvoir à Kinshasa, au risque de fragiliser davantage l’État et d’exposer les populations civiles ?
Ces questions sont inconfortables, mais elles doivent être posées.
Une Nation ne se détruit pas uniquement par les armes. Elle peut également être affaiblie de l’intérieur par la fragmentation politique, la manipulation identitaire, la dépendance extérieure et la perte progressive du sentiment d’appartenance à une même communauté nationale.
Le Congo doit donc se libérer d’une dangereuse confusion : changer de gouvernement est une nécessité démocratique lorsqu’un peuple le souhaite ; détruire ou affaiblir l’État pour conquérir le pouvoir est une tout autre chose.
La première relève de la démocratie. La seconde peut ouvrir la voie au chaos.
Le patriotisme congolais doit redevenir une force politique
Le patriotisme ne devrait pas être réduit aux cérémonies officielles, aux discours politiques ou aux symboles nationaux. Il doit devenir une véritable culture civique.
Être patriote, c’est accepter que la République soit plus grande que son président, plus durable que son gouvernement et plus importante que son parti politique.
C’est comprendre que Félix Tshisekedi n’est pas la RDC, tout comme l’UDPS, le PPRD, l’UNC, l’AFDC, Ensemble, le MLC ou toute autre formation politique ne sont pas la République démocratique du Congo. Les gouvernements passent ; les partis évoluent ; les dirigeants disparaissent ; mais la Nation demeure.
C’est précisément pour cette raison qu’un Congolais peut combattre politiquement Félix Tshisekedi, dénoncer ses erreurs, contester ses choix économiques, critiquer son administration ou réclamer son remplacement par les voies constitutionnelles, sans jamais souhaiter l’effondrement de l’État congolais.
Le patriotisme démocratique consiste donc à pouvoir dire : « Je peux être contre le gouvernement sans être contre le Congo. »
Cette distinction devrait devenir une ligne rouge de la vie politique congolaise.
La souveraineté nationale n’est pas une affaire de majorité ou d’opposition
Dans une démocratie normale, majorité et opposition ont des rôles différents. Le gouvernement gouverne ; l’opposition contrôle, critique, propose et prépare l’alternance. C’est le fonctionnement naturel du pluralisme politique.
Mais lorsqu’une partie du territoire national est attaquée, occupée ou menacée par des forces armées, une responsabilité commune devrait transcender les clivages : la défense de la République.
Cela ne signifie nullement que l’opposition doit devenir silencieuse ou que le gouvernement doit être placé au-dessus de toute critique. Au contraire, une démocratie solide doit pouvoir contrôler l’action militaire, dénoncer les abus, exiger la transparence, combattre la corruption et demander des comptes aux dirigeants.
Mais il existe une différence fondamentale entre critiquer l’État pour le rendre plus fort et contribuer à l’affaiblir au profit d’intérêts extérieurs.
C’est là que doit se situer la maturité politique.
La Constitution congolaise consacre à la fois le pluralisme politique, les droits fondamentaux, la démocratie et les principes liés à l’unité et à la souveraineté nationale. Il appartient donc à chaque acteur politique de concilier liberté d’opposition et responsabilité patriotique.
Le Congo doit sortir de la naïveté géopolitique
Pendant trop longtemps, les Congolais ont parfois considéré les conflits de l’Est exclusivement comme des affrontements entre Congolais, alors que les dynamiques régionales, les intérêts économiques, les réseaux transfrontaliers et les rivalités géopolitiques jouent également un rôle majeur.
Aucune grande puissance ne défend éternellement les intérêts d’un autre peuple par pure philanthropie. Les États défendent d’abord leurs intérêts stratégiques, économiques, sécuritaires et géopolitiques.
Cela ne signifie pas que le Congo doit vivre dans la méfiance permanente à l’égard du monde extérieur. Cela signifie simplement qu’une Nation souveraine doit apprendre à défendre ses intérêts avec lucidité, sans naïveté et sans dépendance excessive.
Le peuple congolais doit comprendre une vérité élémentaire : aucune puissance étrangère ne peut aimer le Congo davantage que les Congolais eux-mêmes.
Les partenaires internationaux peuvent accompagner la RDC, investir, coopérer, soutenir les efforts diplomatiques ou contribuer aux programmes humanitaires. Mais la défense de la République, la construction de l’État et la préservation de l’unité nationale demeurent d’abord une responsabilité congolaise.
Le patriotisme n’est pas la soumission au pouvoir
Il faut cependant éviter une autre dérive. Appeler au patriotisme ne doit jamais devenir un prétexte pour exiger l’obéissance aveugle au gouvernement.
La France de la Résistance n’a pas enseigné que le patriotisme consistait à obéir à n’importe quel pouvoir. L’expérience ukrainienne ne démontre pas qu’une démocratie doit renoncer au débat politique lorsqu’elle est attaquée. Ces expériences montrent plutôt qu’un peuple peut défendre son État tout en conservant ses convictions, ses débats et ses institutions démocratiques.
C’est précisément cette distinction qui doit guider le Congo.
Le patriotisme véritable n’est donc ni le culte du chef ni la haine de l’étranger. Il est la conscience que la liberté politique n’a de sens que si la Nation qui la garantit demeure souveraine.
Une nouvelle conscience nationale
Le Congo a besoin d’une nouvelle conscience patriotique.
Une conscience qui permette au citoyen de comprendre que son premier devoir n’est pas nécessairement de défendre un parti, une personnalité ou une communauté, mais de préserver la République qui garantit ses droits.
Une conscience qui enseigne à la jeunesse congolaise que la politique ne doit pas être une compétition pour savoir qui bénéficiera du soutien d’une puissance étrangère, mais une compétition démocratique pour déterminer qui est capable de mieux servir le pays.
Une conscience qui refuse simultanément l’occupation étrangère, la corruption intérieure, les discriminations communautaires, les crimes commis par les forces de sécurité, l’instrumentalisation des identités et l’utilisation de groupes armés comme instruments de conquête du pouvoir.
Le Congo ne doit pas choisir entre souveraineté et démocratie. Il doit construire une démocratie suffisamment forte pour défendre sa souveraineté et une souveraineté suffisamment légitime pour protéger sa démocratie.
C’est cette synthèse qui manque encore à notre conscience nationale.
Le véritable adversaire du Congo : la fragmentation
L’histoire enseigne qu’un peuple divisé devient vulnérable. Une Nation qui oppose constamment ses provinces, ses communautés, ses générations, ses partis et ses citoyens finit par offrir à ceux qui convoitent ses ressources ou son influence l’occasion d’intervenir dans ses affaires.
La République démocratique du Congo ne doit donc plus accepter que ses divergences politiques deviennent des fractures nationales.
On peut combattre un président sans combattre la République.
On peut être dans l’opposition sans souhaiter la défaite du Congo.
On peut négocier la paix sans négocier la souveraineté.
On peut rechercher des partenaires étrangers sans leur abandonner notre destin.
On peut défendre une communauté sans transformer cette communauté en instrument militaire.
Voilà la maturité politique dont le Congo a besoin.
La véritable révolution dont notre pays a besoin n’est pas celle des armes. C’est celle des consciences.
Une révolution patriotique, démocratique et civique qui transforme le Congolais de spectateur des crises de son pays en acteur responsable de son destin.
Car, au bout du compte, la question essentielle n’est pas seulement de savoir qui gouvernera le Congo demain. Elle est de savoir si les Congolais auront encore suffisamment de conscience nationale pour défendre ensemble le Congo qui leur appartient à tous.
Et cette responsabilité ne peut être déléguée ni à Kigali, ni à Washington, ni à Bruxelles, ni à Paris, ni à aucune autre capitale.
Le Congo doit cesser d’attendre que les autres défendent ce que les Congolais eux-mêmes ne sont pas suffisamment déterminés à protéger : leur souveraineté, leur territoire, leur dignité et leur avenir.
