Par Jean Aimé Mbiya Bondo Shabanza
Vice-président et Représentant adjoint chargé de la Politique et de la Diplomatie de l’UDPS/Tshisekedi aux États-Unis
Analyste Socio-Politique et expert en administration publique
L’interpellation de Denise Dusauchoy Mukendi par les services de sécurité suscite, depuis plusieurs jours, des réactions dans l’opinion congolaise. Mais au-delà des faits liés à la procédure en cours, une autre question mérite d’être posée : comment les différentes communautés congolaises réagissent-elles lorsqu’un des leurs se retrouve confronté à la justice ou aux services de sécurité ?
Dans le cas présent, une observation semble particulièrement retenir l’attention : jusqu’ici, aucune mobilisation communautaire de grande ampleur provenant du Grand Kasaï ne s’est imposée dans l’espace public pour dénoncer, au nom de l’ensemble des ressortissants de cette région, un quelconque acharnement contre Madame Mukendi.
Au contraire, les réactions qui se font entendre de la part de certaines personnalités ou voix originaires du Grand Kasaï semblent davantage s’inscrire dans une logique institutionnelle : laisser la justice suivre son cours et permettre aux autorités compétentes d’établir les faits et les éventuelles responsabilités.
Cette attitude mérite d’être relevée, non pas pour opposer le Grand Kasaï aux autres espaces linguistiques du pays, mais parce qu’elle renvoie à une question devenue récurrente dans la vie publique congolaise : jusqu’où doit aller la solidarité communautaire lorsqu’un membre de la communauté est confronté à une procédure judiciaire ?
Quand la solidarité communautaire devient un réflexe politique
La République démocratique du Congo est une nation plurielle, composée de nombreuses communautés, langues et identités culturelles. Cette diversité constitue une richesse, mais elle peut également devenir une source de tensions lorsque l’appartenance communautaire prend le dessus sur les principes républicains.
Au cours de différentes affaires publiques, il est arrivé que l’interpellation ou la mise en cause d’une personnalité provoque immédiatement une mobilisation de personnes se réclamant de la même communauté. Des déclarations sont alors faites pour dénoncer un « acharnement », une « persécution » ou une prétendue instrumentalisation de la justice.
Une telle réaction peut naturellement être légitime lorsqu’elle vise à défendre les droits fondamentaux d’un citoyen ou à dénoncer une procédure manifestement irrégulière.
Mais elle devient préoccupante lorsqu’elle intervient avant même que les faits ne soient établis, donnant le sentiment que l’appartenance communautaire pourrait constituer une forme de protection face à l’action de la justice.
C’est précisément cette logique qu’il convient de questionner.
Le cas Mukendi : un autre réflexe semble se dessiner
Dans l’affaire Denise Dusauchoy Mukendi, le débat semble, pour l’instant, prendre une orientation différente.
L’absence d’une vaste mobilisation communautaire réclamant immédiatement sa libération ou dénonçant une prétendue persécution ne signifie évidemment pas que les ressortissants du Grand Kasaï sont indifférents à son sort.
Elle peut plutôt être interprétée comme la manifestation d’une autre conception de la solidarité : soutenir une personne sans nécessairement contester le principe même de la procédure judiciaire.
Cette distinction est fondamentale.
On peut souhaiter que Madame Mukendi soit traitée avec dignité et que ses droits soient scrupuleusement respectés, tout en considérant que la justice doit pouvoir examiner les faits qui lui sont reprochés.
De la même manière, demander que la justice fasse son travail ne revient pas à condamner une personne avant son jugement.
La présomption d’innocence et l’exigence de justice ne sont pas contradictoires.
Une question de maturité citoyenne
Cette attitude, si elle se confirme, pose une question plus profonde : la société congolaise serait-elle en train d’évoluer vers une conception plus républicaine de la citoyenneté ?
Pendant longtemps, certaines controverses publiques ont été analysées à travers le prisme de l’appartenance régionale ou linguistique. Lorsqu’un ressortissant d’une communauté était mis en cause, ses compatriotes pouvaient avoir le sentiment que leur propre communauté était attaquée.
Cette manière de penser comporte un risque majeur : elle transforme progressivement chaque dossier individuel en affaire communautaire.
Or, dans un État de droit, une personne doit répondre de ses actes à titre individuel. Son origine géographique, son appartenance linguistique ou sa communauté ne devraient ni constituer une circonstance aggravante, ni devenir un bouclier contre la justice.
La véritable maturité citoyenne consiste précisément à pouvoir dire :
« Nous sommes solidaires de notre compatriote, mais nous voulons aussi que la vérité soit établie et que la justice soit rendue conformément à la loi. »
Le même principe doit s’appliquer à tous
Il serait toutefois injuste de transformer cette réflexion en procès contre d’autres communautés congolaises.
Chaque fois qu’une communauté se mobilise pour défendre l’un de ses membres, il faut examiner les circonstances précises de cette mobilisation. Certaines interventions communautaires peuvent être parfaitement légitimes lorsqu’elles dénoncent des violations des droits humains, des arrestations arbitraires ou des procédures irrégulières.
Le véritable problème apparaît lorsque la solidarité communautaire devient sélective : justice rigoureuse pour les autres, mais indulgence systématique lorsqu’il s’agit d’un membre de sa propre communauté.
C’est cette logique du « deux poids, deux mesures » que la République démocratique du Congo doit progressivement dépasser.
La justice doit être la même pour tous.
Que l’intéressé soit du Grand Kasaï, du Katanga, du Kivu, de l’Équateur, du Grand Bandundu, du Kongo Central ou de toute autre partie du pays, les mêmes règles doivent s’appliquer et les mêmes garanties doivent être respectées.
La justice ne doit être ni communautaire ni politique
L’affaire Mukendi offre finalement l’occasion de rappeler un principe essentiel : la justice ne peut fonctionner correctement que si elle est à l’abri des pressions politiques, communautaires ou émotionnelles.
Les services de sécurité doivent agir dans le strict respect de la loi. Les autorités judiciaires doivent établir les faits sur la base des éléments du dossier. La personne interpellée doit bénéficier des droits que lui reconnaissent la Constitution et les lois de la République.
C’est à cette condition seulement que la vérité peut émerger.
Il serait donc dangereux de condamner Madame Mukendi dans l’espace public avant toute décision judiciaire. Mais il serait tout aussi problématique de considérer que son appartenance à une communauté devrait automatiquement conduire à contester toute procédure engagée contre elle.
Entre l’impunité et l’acharnement, il existe une troisième voie : celle de la justice.
Le Grand Kasaï face à un choix de société
La réaction observée autour de cette affaire peut ainsi être considérée comme un moment de réflexion sur la manière dont les Congolais souhaitent construire leur avenir collectif.
Une communauté n’est pas obligée de défendre systématiquement chacun de ses membres contre les institutions. Elle peut également contribuer au renforcement de l’État de droit en exigeant que les institutions accomplissent correctement leur mission.
Si certains ressortissants du Grand Kasaï choisissent aujourd’hui de privilégier le fonctionnement normal de la justice plutôt qu’une mobilisation communautaire automatique, cette posture mérite d’être considérée avec sérieux.
Elle ne doit pas être comprise comme un abandon de Madame Mukendi, mais comme la possibilité d’un changement de paradigme :
Passer d’une solidarité fondée prioritairement sur l’appartenance communautaire à une solidarité fondée sur la défense des droits, de la vérité et de la justice.
Conclusion : la République avant la communauté
L’affaire Denise Dusauchoy Mukendi nous renvoie finalement à une question beaucoup plus vaste que son seul dossier.
Sommes-nous capables, en tant que Congolais, de réclamer la même justice pour tous, y compris lorsque la personne concernée appartient à notre propre communauté ?
C’est là que se mesure la véritable maturité démocratique.
La solidarité communautaire peut être une force lorsqu’elle protège les droits et la dignité humaine. Elle devient cependant une faiblesse lorsqu’elle cherche à se substituer à la justice.
Dans une République fondée sur le droit, personne ne devrait être condamné en raison de son origine et personne ne devrait être soustrait à la justice en raison de son appartenance communautaire.
Madame Mukendi a droit à la présomption d’innocence et au respect de ses droits. La justice, quant à elle, a le devoir d’établir les faits. Et la société congolaise a le devoir de résister à la tentation de transformer chaque affaire judiciaire en affrontement communautaire.
La République doit finalement rester au-dessus des communautés, et la justice au-dessus des appartenances.
