Son nom n’a rien d’effrayant : Zhang Yiming. Mais à ce jour son produit ne laisse personne indifférent : TikTok. Ce n’est pourtant qu’un outil de médiation. Il n’est pas aussi utile que le langage articulé, qui a réussi à distinguer l’homo sapiens de la créature animale. Ni aussi précieux que l’écriture surgie des profondeurs de la Mésopotamie.
Et pourtant, si TikTok égaie les plaisantins, il énerve les parents. Il effarouche des Régimes politiques. Les communicologues ne s’en émeuvent cependant pas. Eux n’ont nullement oublié l’abondante querelle suscitée jadis par l’émergence du journalisme, né au 18ème siècle tel un faux jumeau dans un siècle reconnu par tous comme celui des Lumières et des Belles-lettres.
Il est donc intéressant de ressusciter les mots les plus hargneux utilisés par les stars de l’époque, ces écrivains et encyclopédistes qui détenaient le rare mérite de protéger la pureté de l’art de communiquer. Ils menaient une sainte croisade face à cette prétentieuse nouveauté qu’était l’inconnue technologie d’intermédiation humaine, le journalisme. Et pourtant, dans ce même siècle, l’homme qui était l’ambassadeur des Etats-Unis en France, Thomas Jefferson, écrivait le 16 janvier 1787 qu’il envisageait et préférait l’Etat américain avec « des journaux sans gouvernement à un gouvernement sans journaux ». Les trois siècles qui ont suivi continuent à lui donner raison.
Paroles des Encylopédistes
* Voltaire ne confondait guère un écrivain de fiction avec les écrivailleurs de tous faits vécus. Il a imposé à ces derniers une définition précise dans l’Encyclopédie (1756). Dans l’article « Gazetier » il dit : « Un bon gazetier doit être promptement instruit, véridique, impartial, simple et correct dans son style. Cela signifie que les bons gazetiers sont très rares ».
Donc, aux yeux de Voltaire, les gazetiers ne constituaient qu’une « multitude d’insectes ». Ils étaient « ces petits regrattiers de la littérature, cette canaille qui en barbouillait du papier pour vivre » (1774).
Et si Voltaire parvenait à survivre jusqu’à ce jour, qu’aurait-il dit de l’instruction des tiktokeurs ? Et qu’aurait-il pensé de la masse universelle de deux milliards de personnes qui sont actifs usagers de ce réseau social ?
* Jean-Jacques Rousseau estimait que l’écrivain chasseur de l’événement n’était pas un bon créateur de contenus, pour esprits sains et sereins. Le journal n’a été pour lui qu’un « ouvrage éphémère ». Description mieux détaillée : « Sans mérite et sans utilité, dont la lecture, négligée et méprisée par les Gens Lettrés, ne sert qu’à donner aux femmes et aux sots de la vanité sans instruction, et dont le sort, après avoir brillé le matin sur la toilette, est de mourir le soir dans la Garde robe ».
Si Jean-Jacques Rousseau traite ainsi tous les journaux – dont New York Times, Le Monde, Asahi Shimbun –, qu’aurait pu être son jugement sur la Toile du 21ème siècle, avec ses posts diffusés au quotidien, effacés à l’instant et mis à jour sans délai?
* Quant à Diderot, il ne concevait ces ouvrages périodiques que comme des écrits auxiliaires.
Et lorsque l’un de ces ouvrages périodiques a franchi les limites et a osé se nommer « Journal des savants », Diderot lui a infligé sa vraie identité : « le premier journal de cette espèce qui a été inventé pour le soulagement de ceux qui sont ou trop occupés ou trop paresseux pour lire des livres entiers ».
Ainsi, dans la République des Lettrés, il ne pouvait point exister de place pour les journalistes. A leur égard, Diderot a réservé les qualificatifs les plus appropriés à ces faux confrères écrivains : « imbéciles, dangereux, méchants, ignorants ».
* Par ailleurs, D’Alembert ne se montrait pas moins virulent. Dans l’entrée qu’il a pu rédiger pour l’Encyclopédie, sous le titre « Dictionnaire », il écrit : « On peut faire à ces sortes d’ouvrages le même reproche que l’on fait aux dictionnaires, celui de contribuer à étendre les connaissances en superficie et à diminuer par ce moyen le véritable savoir ».
En effet, pour lui, le gazetier ou le journaliste n’est qu’un ouvrier secondaire. Il le décrit comme « un auteur qui s’occupe à publier des extraits et des jugements d’ouvrages de Littérature, de Sciences et d’Arts, à mesure qu’ils paraissent. D’où l’on voit qu’un homme de cette espèce ne ferait jamais rien si les autres se reposaient ».
Autrement dit, l’écrivain événementiel ne fait qu’accompagner les auteurs de ces faits de vie et de société, n’ayant en rien la capacité d’éclairer ou de guider la communauté.
D’Alembert va même plus loin : « Rien n’est plus préjudiciable aux progrès de l’esprit que ces journalistes mercenaires qui vantent les nuls et passent sous silence ou déchirent les véritables talents » (1753).
En relisant D’Alembert, l’on s’interroge si l’encyclopédiste ne prend pas position dans le débat actuel en RDC sur les insultes et injures à travers TikTok et les autres plateformes numériques.
Usages citoyens de TikTok
Cela dit, depuis le 18ème siècle, la société universelle a réussi à normaliser et à réguler le métier de journalisme, en fonction des intérêts généraux de la vie en commun. Ainsi, notamment, dans le pays berceau de TikTok, la Chine, ce réseau de médiation aux savoirs et connaissances ordinaires a été dompté et classifié en fonction des catégories d’âge. Pour les moins de 14 ans juste 40 minutes par jour, tout en orientant l’accès vers les contenus éducatifs.
Pour les adultes, Douyin la version nationale du TikTok a été configurée pour une plus grande rentabilité commerciale. Et le résultat est flamboyant. A ce jour, le TikTok est devenu la plateforme de choix pour l’e-commerce à l’international des nombreuses usines et entreprises basées à Shenzhen.
Les chercheurs actuels confortent notre sérénité face à la peur épidermique face à la viralité du numérique. L’économiste américain Clayton Christensen a créé le concept « innovation disruptive » et son homologue Joseph Schumpeter celui de «destruction créatrice ». La voie du futur est donc déjà tracée pour ceux qui ne se contentent pas de ressusciter Voltaire.












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