Dans une adresse à la Nation diffusée ce vendredi 9 octobre2026, l’ancien président Joseph Kabila déclare que « le Congo est en péril » et dresse un réquisitoire contre son successeur, sans jamais le nommer. Les faits lui donnent souvent raison sur le diagnostic. Ils rappellent aussi que la crise actuelle a deux auteurs : dix-huit ans de pouvoir Kabila, bientôt huit ans de pouvoir Tshisekedi.
« Face à ce choix pour le moins existentiel, rigueur d’analyse, loyauté à la nation, force de conviction, courage et engagement résolu de chacun sont de mise. » La phrase est de Joseph Kabila, et elle vaut pour tout le monde, y compris pour lui. Prenons-la au mot.
- Ce qu’il a dit
Vingt minutes, un drapeau, un pupitre. Depuis un lieu inconnu, l’ancien chef de l’État reprend les douze propositions de son discours du 23 mai 2025 et constate qu’elles ont été « superbement ignorées ». Puis il accuse. Une guerre dans l’Est que le pouvoir « ne semble avoir ni la volonté ni les moyens de gagner ». Un cessez-le-feu de Doha non respecté. Des alliances avec les milices Wazalendo et les FDLR. Des opposants, des journalistes et des officiers en prison. Une dette qui aurait dépassé 18 milliards de dollars. Et surtout, une loi référendaire qui, selon lui, ouvre la voie à un changement de Constitution.
Sa conclusion tient en une formule : il n’y a « rien, mais alors rien du tout » à attendre du pouvoir actuel. Il promet de dire « dans les heures, jours et semaines à venir » ce qu’il compte faire. Sans en dire davantage.
- Ce que les chiffres confirment
Sur l’ampleur de la crise, le discours ne force pas le trait. Selon les Nations unies, la RDC comptait fin avril 2026 environ 6,5 millions de déplacés internes, le cinquième chiffre le plus élevé au monde. Le HCR redoute 9 millions d’ici la fin de l’année. Un Congolais sur quatre ne mange pas à sa faim, d’après le Programme alimentaire mondial.
Sur la guerre, même constat. Goma est tombée en janvier 2025, Bukavu en février. Le 10 décembre 2025, une semaine après la signature des accords de Washington entre Kinshasa et Kigali, le M23 et des troupes rwandaises entraient dans Uvira. Ils s’en sont retirés le 17 janvier 2026 sous pression américaine, mais tiennent toujours les hauteurs alentour. La paix est signée sur le papier, pas sur le terrain.
Sur les alliances douteuses, les experts de l’ONU confirment, dans leur rapport de décembre 2025, que des responsables de l’armée congolaise coopèrent avec les FDLR et les Wazalendo. Mais le même rapport compte 6 000 à 7 000 soldats rwandais aux côtés du M23. Kabila cite la première moitié du rapport. Il oublie la seconde.
Sur la Constitution enfin, le débat est bien réel. Le Parlement a voté la loi référendaire en juin 2026 ; la Cour constitutionnelle l’a validée le 28 juillet, avec des réserves. Le président Tshisekedi jure ne rien demander, tout en déclarant qu’il accepterait un troisième mandat « si le peuple le souhaite ». De quoi entretenir le doute.
Repères
▪M23 : rébellion née en 2012 dans l’Est, aujourd’hui AFC/M23, soutenue par le Rwanda selon l’ONU.
▪ FDLR : groupe armé rwandais hutu présent en RDC depuis 1994.
▪Wazalendo (« patriotes ») : milices locales utilisées par Kinshasa comme forces supplétives.
▪Sun City : accords de 2002-2003 qui ont mis fin à la deuxième guerre du Congo et débouché sur la Constitution de 2006.
▪️Article 220 : interdit de modifier le nombre et la durée des mandats présidentiels.
- 3. Ce que le discours oublie de dire
C’est là que le réquisitoire se fragilise. Joseph Kabila décrit un pays transmis en 2019 « réunifié, largement pacifié ». L’Est n’a pourtant jamais connu la paix sous sa présidence. Le M23 est né en 2012 de l’échec de l’intégration des ex-rebelles du CNDP, prévue par un accord signé sous son autorité.
Le défenseur de la Constitution d’aujourd’hui l’a fait réviser en 2011, pour ramener la présidentielle à un seul tour. Il a ensuite repoussé de deux ans les élections de 2016, au prix d’une répression meurtrière, notamment contre les marches des laïcs catholiques.
La corruption, elle, n’a pas attendu 2019. L’enquête « Congo Hold-up », en 2021, visait l’entourage de l’ancien président, qui conteste. Et pendant les deux premières années du mandat Tshisekedi, c’est bien la famille politique de Kabila, majoritaire au Parlement, qui partageait le pouvoir au sein de la coalition FCC-CACH.
Reste l’ambiguïté la plus lourde. Fin mai 2025, Kabila s’est rendu à Goma, ville alors occupée par le M23. Le 30 septembre, la Haute Cour militaire l’a condamné à mort par contumace pour trahison, un verdict que ses partisans jugent politique. Son discours du 9 octobre ne condamne ni l’occupation du territoire ni le rôle du Rwanda. Ce silence pèse plus lourd que toutes ses accusations.
« Kabila cite la première moitié du rapport de l’ONU. Il oublie la seconde. »
- Ce que le pouvoir ne peut pas esquiver
Les faiblesses du messager n’effacent pas le message. Depuis janvier 2019, c’est Félix Tshisekedi qui commande l’armée. C’est lui qui a décrété l’état de siège en Ituri et au Nord-Kivu en mai 2021, sans résultat décisif. C’est sous son mandat que le M23 a repris les armes et conquis les grandes villes du Kivu. C’est son gouvernement qui n’a pas donné suite à l’offre de dialogue des évêques et des pasteurs.
Le pouvoir peut, lui aussi, aligner des chiffres. Selon le FMI, la croissance dépasse 5,5 % et l’inflation est retombée sous les 2,5 %. Mais une croissance tirée par les mines ne nourrit pas les déplacés du Kivu, et le FMI lui-même pointe la corruption et l’opacité des finances publiques. Dans trois mois, le 24 janvier 2027, ce pouvoir aura huit ans. L’héritage reçu ne peut plus tout expliquer.
- 5. Et maintenant ? A vous de répondre
Cet article ne propose pas de solution. Il pose les questions que le discours laisse ouvertes, et que chaque Congolais, dirigeant ou citoyen, doit trancher pour lui-même.
– Un diagnostic juste perd-il sa valeur quand il vient de quelqu’un qui a gouverné dix-huit ans ?
– Quelle part de la crise revient à l’héritage de 2001-2019, et quelle part aux choix faits depuis 2019 ?
– La paix dans l’Est passe-t-elle par la force, par le dialogue, par la pression sur les voisins, ou par les trois à la fois ?
– Faut-il un dialogue national, et avec qui ?
– Est-il raisonnable de toucher à la Constitution dans un pays en guerre, à deux ans des élections ?
– Comment faire en sorte que les minerais, y compris ceux promis aux Américains, profitent enfin aux Congolais ?
Et la dernière question, celle que Kabila adresse au peuple sans y répondre lui-même : que veut dire, concrètement, « se prendre en charge » ? Suivre un homme ? Exiger des comptes de tous ? Autre chose encore ?
Le Congo est en péril. Sur ce point, l’ancien président a raison. Sur le reste, le miroir qu’il tend au pouvoir lui renvoie aussi sa propre image. La sortie de crise n’appartient ni à l’un ni à l’autre. Elle appartient à ceux qui liront ces lignes, mais surtout entre les lignes.
Corinne Ontande
