Joseph Kabila : l’énigme (Steve Mbikayi)

Je suis cartésien et j’entends le rester. Je ne confonds pas rumeur et preuve, soupçon et certitude. Mais je refuse de fermer les yeux quand les faits obligent à réexaminer ce que l’on avait refusé de croire. Réexaminer n’est pas conclure : c’est exiger des explications.

On a longtemps entretenu des doutes sur la filiation de Joseph Kabila avec Laurent-Désiré Kabila, et sur sa nationalité. Ces controverses ne m’ont jamais intéressé. Je me méfie des procès en identité, surtout lorsqu’ils tiennent lieu de débat politique. Ce sont les actes d’un dirigeant, ses choix et ses responsabilités qu’il faut d’abord interroger.

C’est sur ce terrain que l’évolution de la situation m’interpelle.

Joseph Kabila a dirigé notre pays pendant dix-huit ans. À ce titre, il a été commandant suprême des forces armées. Il a prêté serment. Il a incarné l’État, engagé sa parole et assumé la responsabilité de défendre la souveraineté nationale.

Notre pays a subi les agressions du Rwanda à travers le RCD, le CNDP, le M23, puis l’AFC/M23. Derrière ces appellations successives, une même entreprise : imposer à la RDC la volonté de son voisin. Aujourd’hui, Joseph Kabila prend la tête de ces mêmes troupes, rebaptisées « Forces pour la refondation de la nation », et entend reconquérir le pouvoir avec celles qu’il prétendait combattre hier. Pour servir quels intérêts ?

Lorsque Félix Tshisekedi a déclaré que l’AFC/M23, c’était lui, beaucoup ont douté. Avaient-ils raison de ne pas y croire ? La vraie question est ailleurs : depuis quand ?

Depuis quand Joseph Kabila a-t-il rejoint cette entreprise ? Après son départ du pouvoir ? Avant ? Alors qu’il présidait la République, était-il à la fois le commandant suprême de notre armée et le chef de ceux qui nous faisaient la guerre ? Derrière les affrontements publics, quels arrangements, quelles fidélités, quels liens ? Jusqu’où remontent-ils ? Quelle part de responsabilité porte-t-il dans la mort de dix millions de Congolais victimes de cette entreprise macabre ?

Un ancien chef de l’État à la tête des forces qu’il prétendait avoir vaincues. Comment ne pas interroger la réalité des combats d’hier, la sincérité des engagements pris et le sens de certaines décisions ? La République était-elle infiltrée à ce point ? Depuis quand ? Jusqu’à quel niveau de l’État ? Avec quelles conséquences pour notre armée, notre avenir et notre souveraineté ?

Ces questions ne sont pas abstraites. Elles concernent les soldats tombés au front, les populations livrées aux violences, les millions de déplacés et tous les citoyens à qui l’on demandait de croire en leurs institutions. Un peuple n’est pas une masse à gouverner : c’est une dignité à défendre. Les Congolais ont le droit de savoir si ceux qui parlaient et agissaient en leur nom servaient la République ou d’autres intérêts.

En prenant la direction de troupes rwandaises déguisées en rébellion, Kabila cherche à reprendre les rênes du pays. Pour quel projet ? Diriger encore, à la fois, l’armée congolaise et les forces qui la combattent ?

Aujourd’hui, malgré l’évidence, certains Congolais se disent neutres. Entre Tshisekedi et Kabila, que le meilleur gagne, répètent-ils. Mais où est passé le patriotisme ? La neutralité devant une agression n’est pas de la prudence. C’est une complicité tactique.

Je ne transforme pas les rumeurs anciennes en preuves. Mais je refuse qu’elles détournent le débat de ce que les actes révèlent. Ma préoccupation n’est plus de savoir ce que l’on dit de Joseph Kabila. Elle est de savoir ce qu’il a fait, pour qui, et depuis quand. Quels intérêts a-t-il servis au pouvoir ? Quels intérêts sert-il aujourd’hui ? Et depuis quand ces intérêts guident-ils son action ?

 

La réponse appartient au peuple congolais.

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