La création de la Banque africaine de l’énergie relance le débat sur la souveraineté financière du continent. Comment expliquer que des pays disposant d’immenses ressources minières et énergétiques dépendent encore des capitaux étrangers pour financer leur développement ? La question n’est pas tant de savoir pourquoi l’Afrique emprunte, mais pourquoi elle peine à transformer ses richesses naturelles en puissance financière.
Le 31 octobre 2026, à Abuja, l’Organisation des producteurs de pétrole africains (APPO) et Afreximbank ont officialisé la création de la Banque africaine de l’énergie, dotée d’un capital autorisé de 5 milliards de dollars. Sa mission : financer l’exploration, la production, le raffinage et les infrastructures pétrolières et gazières du continent.
Cette initiative intervient alors que les besoins africains d’investissement énergétique sont estimés à 200 milliards de dollars par ses promoteurs et que plusieurs institutions financières internationales réduisent leur exposition aux hydrocarbures. Elle pose une question fondamentale : pourquoi l’Afrique, qui détient certaines des plus importantes ressources naturelles mondiales, continue-t-elle de dépendre aussi largement des financements extérieurs pour les exploiter ?
Le paradoxe des 24 000 milliards de dollars
La République démocratique du Congo illustre cette contradiction. En 2011, le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) évoquait une valeur potentielle de 24 000 milliards de dollars pour les ressources minérales inexploitées du pays. Cette estimation historique, souvent reprise, ne constitue toutefois pas une valorisation financière certifiée des réserves économiquement exploitables.
Les données géologiques disponibles restent éloquentes. Selon l’US Geological Survey (USGS), la RDC disposerait d’environ 80 millions de tonnes de réserves de cuivre et 6 millions de tonnes de cobalt, soit respectivement 8,2 % et 50 % des réserves mondiales estimées. En 2025, sa production aurait atteint 3,2 millions de tonnes de cuivre et 230 000 tonnes de cobalt, représentant près de 74 % de la production mondiale de ce dernier minerai.
La RDC posséderait également quelque 180 millions de barils de réserves pétrolières prouvées, sans compter un potentiel géologique encore insuffisamment exploré. À l’échelle africaine, la Libye détenait environ 48,4 milliards de barils de réserves prouvées fin 2024, suivis de 37,5 milliards pour le Nigeria, 12,2 milliards pour l’Algérie et 7,8 pour l’Angola.
Ces chiffres décrivent un continent richement doté, mais dont la puissance financière demeure disproportionnée par rapport à son patrimoine naturel. Car un gisement, aussi considérable soit-il, n’est pas un compte bancaire. Sa valeur dépend des investissements, des technologies, des infrastructures et des conditions de son exploitation.
Posséder les ressources ne signifie pas maîtriser leur valeur
La propriété des ressources naturelles ne garantit plus, à elle seule, le pouvoir économique. Celui-ci s’exerce également à travers le financement, les technologies, les capacités industrielles et la commercialisation.
La RDC en fait l’expérience. Son cuivre et son cobalt alimentent les chaînes industrielles mondiales, tandis qu’une partie importante de la valeur ajoutée des produits finis est créée à l’étranger. Selon les données de cadrage de l’ITIE-RDC, les recettes du secteur extractif industriel étaient évaluées à environ 6,82 milliards de dollars en 2024. Un montant considérable, mais qui ne saurait être confondu avec la valeur du patrimoine minéral national.
Le problème réside dans notre difficulté à convertir durablement les revenus extractifs en capacités industrielles et financières. Lorsque les capitaux, les technologies et les débouchés commerciaux sont principalement contrôlés par des acteurs extérieurs, ceux-ci disposent d’un pouvoir considérable dans la négociation des conditions d’exploitation.
Posséder le minerai confère une importance géologique. Maîtriser son financement, sa transformation et sa commercialisation confère une puissance économique. Cependant, il serait économiquement erroné de considérer le recours aux capitaux étrangers comme une humiliation. Les États-Unis, la Chine et les économies européennes mobilisent constamment des financements internationaux. La différence réside dans les conditions de mobilisation de ces capitaux.
La Banque africaine de l’énergie y apporte une réponse institutionnelle. Son capital autorisé de 5 milliards de dollars reste limité face aux besoins du continent, mais elle pourrait mobiliser d’autres investisseurs, financer des projets industriels et offrir aux États africains des possibilités supplémentaires de négociation.
L’Afrique ne doit éprouver aucune honte à rechercher des capitaux internationaux. Elle doit plutôt s’interroger sur sa difficulté persistante à mobiliser ses propres richesses pour financer son industrialisation. L’indépendance économique ne consiste pas à se passer des capitaux étrangers, mais à disposer du pouvoir nécessaire pour en négocier les conditions. Si les ressources appartiennent juridiquement à ceux qui les possèdent, le pouvoir économique revient souvent à ceux qui savent les financer, les transformer et en commercialiser les produits.
