Analyse de Pitshou Mulumba et Moïse Musangana: FARDC : la purge engagée est-elle suffisamment profonde pour restaurer une chaîne de commandement fiable ?

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Dans une nation confrontée à une guerre d’agression, la question de la loyauté du commandement militaire cesse d’être une problématique interne pour devenir une question de survie nationale, de souveraineté nationale. Pour la République Démocratique du Congo, l’enjeu ne réside plus seulement dans la capacité de ses forces à combattre, c’est-à-dire à jouer leurs rôles et remplir leurs missions, mais dans la fiabilité absolue de ceux qui les dirigent. La mise en cause d’une cinquantaine d’officiers supérieurs et généraux dont d’anciens piliers du dispositif sécuritaire présidentiel marque à cet égard un tournant inédit dans l’histoire récente des FARDC. Toutefois cependant, l’opprobre ne peut être jetée sur tous les galonnés au regard des changements impulsés quelque temps avant son départ par l’ancien président Joseph Kabila, notamment, à l’état-major général, à la tête des commandements des forces, des zones de défense et des nominations auxquelles il a procédé dans les rangs aussi bien d’officiers généraux, d’officiers supérieurs que d’officiers subalternes, voire dans l’Administration publique, quelques entreprises ou services publics et dans la diplomatie. Parmi ces promus, beaucoup ont choisi le camp de la République. C’est ce qui expliquerait la résilience dont l’armée nationale a et fait montre.    

 

(Analyse de Pitshou Mulumba et Moïse Musangana)

Rarement le sommet du commandement de l’armée aura été secoué par des accusations d’une telle gravité : complot contre le chef de l’État, intelligence avec une puissance étrangère, tentative d’assassinat, sabotage présumé des opérations militaires. Au-delà du choc judiciaire et politique, une interrogation domine désormais toutes les autres : la purge engagée est-elle suffisamment profonde pour restaurer une chaîne de commandement entièrement fiable, ou révèle-t-elle au contraire l’ampleur d’une crise systémique longtemps dissimulée ? Appelle-t-elle aussi, du même fait, à une restructuration profonde des services congolais de défense, d’ordre et de sécurité, sur fond d’une nouvelle doctrine eu égard aux menaces externes et internes et aux enjeux de toutes sortes auxquels le Congo est confronté ? Surtout par ces temps de course effrénée des grandes puissances aux minerais dits stratégiques et critiques.

Cette batterie de questions, quoique non exhaustives, vaut son pesant d’or pour la RDC, confrontée à une crise sécuritaire, particulièrement dans sa partie orientale depuis trois décennies. Avec, bien entendu, sa cohorte de plus de dix millions de morts, près de cinq millions des personnes déplacées internes, non sans compter la crise humanitaire indicible qui s’ensuit.

Au-delà d’une simple opération disciplinaire

L’incarcération à la prison militaire de Ndolo d’anciens chefs d’état-major, responsables du renseignement et figures clés de la sécurité présidentielle ne constitue pas une simple opération disciplinaire. Elle frappe le cœur même du corps militaire, là où se concentrent les informations stratégiques et les décisions opérationnelles majeures. Le fait que des officiers appartenant au premier cercle du commandant suprême soient accusés de sédition soulève une question vertigineuse : la menace contre l’État provenait-elle uniquement de l’extérieur, ou avait-elle déjà pénétré le centre du dispositif sécuritaire ?

C’est ici aussi le lieu d’interroger les différents changements intervenus au sein de l’armée sous la houlette de l’ancien président de la République avant son départ du pouvoir. A la mi-juillet 2018, soit cinq mois avant les élections générales de décembre 2018 coïncidant avec la fin de son deuxième et dernier mandat constitutionnel qui avait bénéficié de deux ans de glissement, le président Joseph Kabila a opéré des changements à l’état-major général faisant du lieutenant général Célestin Mbala Munsense chef d’état-major général en remplacement du lieutenant-général Didier Etumba, retraité. Il est ainsi secondé par le lieutenant général Gabriel Amisi Kumba et le général major Jean-Pierre Bongwangela, chefs d’état-major adjoints chargés respectivement des opérations & renseignements et de l’administration & logistique. Les généraux majors Daniel Kashale, Delphin Kahimbi Kasabwe, Jean-Luc Yav et le général de brigade Kilumba Kalala ont été nommés sous-chefs d’état-major au sein de l’état-major général des FARDC chargés respectivement des opérations, des renseignements, de la logistique et de l’administration ; tandis que le général de brigade Symphorose Kabwanga Kasewu, le lieutenant général Timothée Munkutu Kiyana, le général major Joseph Mutombo Katalay, l’amiral Kabulo Mwadianvita Kamat et les généraux de brigade Jean-Pierre Kasongo Kabwik et François Kabamba wa Kabamba s’en sont tirés respectivement avec le grade de secrétaire général aux Anciens combattants, d’auditeur général des FARDC, de premier président de la Haute cour militaire, de chancelier des ordres nationaux Kabila-Lumumba, de commandant du Service national (SN) et chef d’état-major particulier adjoint du chef de l’Etat chargé de l’administration et de la logistique. Suspendu en tant qu’inspecteur général de la PNC à la suite du procès Chebeya et Bazana, le général John Numbi Banza Tambo, l’épaule la plus galonnée avec quatre étoiles, revient comme inspecteur général des FARDC avec comme adjoints les généraux major Pacifique Masunzu et Etienne Kasereka Sindani en charge respectivement des opérations & renseignement et de l’administration & logistique.

Ces changements étaient assortis de plusieurs nominations dans les rangs d’officiers généraux. Trente-neuf d’entre eux ont été promus au grade de général major ou vice-amiral, alors que huit l’ont été au grade de général de brigade ou contre-amiral.

Lesdits changements seront parachevés par une pluie d’ordonnances promulguées le 27 décembre 2018, soit sept jours après la tenue des élections générales et trois jours avant la proclamation des résultats de la présidentielle. Elles portaient nomination, entre autres, de huit généraux de brigade, des commandants des zones de défense, des secteurs opérationnels, dans la catégorie des officiers supérieurs et des officiers subalternes. Dans la foulée, les fonctionnaires de l’Administration publique n’étaient pas non plus en marge. Par dizaines et centaines, les uns ont été promus au grade de secrétaire général et les autres à celui de directeur. Certains entreprises et services publics ont été dotés des mandataires. Le lieutenant général Kisempia, ancien chef d’état-major général des FARDC fut nommé ambassadeur en Egypte. A titre exceptionnel, vingt-six personnes, dont feus Jean-Pierre Kambila et Roland Lumumba, Elikya Mbokolo, Francine Muyumba et Baudouin Hamuli Kabarhuza, ont été élevé à la dignité d’ambassadeur.

Quelle signification donner à toutes ces nominations faites, à la limite, à la hâte ? Etait-ce une manière de reconnaître le mérite des uns et des autres ou de s’assurer ultérieurement de la loyauté des promus pour des buts inavoués ? De deux choses l’une. De toutes les façons, le décor était planté par le président Joseph Kabila pour continuer à régenter les services de défense, d’ordre et de sécurité après son départ du pouvoir. Raison pour laquelle d’aucuns n’avaient cessé de dire que le nouveau président de la République ne contrôlait rien, c’était un pantin.

Afin de dénouer la corde autour de son coup et obtenir une marge de manœuvre au sein de l’armée, le président Félix Tshisekedi prit le 17 juillet 2020 une batterie d’ordonnances portant nomination au sein des FARDC et de la magistrature. Le mouvement était général : les hommes (des officiers généraux, supérieurs aux subalternes), ainsi que les différents corps de l’armée n’étaient pas épargnés. La particularité, cependant, dans ce chambardement : personne ne quitte les rangs. Certaines anciennes têtes couronnées restent en place et sont mêmes promues. C’est le cas du lieutenant général Célestin Mbala Munsense, reconduit chef d’état-major général et élevé au même grade que le général John Numbi qui se retrouve sans fonction.

Dans un sens comme dans un autre, toutes ces démarches n’ont pas consolidé la posture de l’armée, outil de souveraineté par excellence appelé à protéger le pays des menaces tant externes qu’internes. D’autant plus que les FARDC ont regorgé ainsi en leur sein une faction derrière la République et une autre, nostalgique, encline à protéger les privilèges acquis et au service du retour de l’ordre ancien. Avec une telle configuration, l’on ne peut donc ne pas parler de complot contre le chef de l’État, d’intelligence avec une puissance étrangère, de tentative d’assassinat, de sabotage présumé des opérations militaires comme ce fut avec la chute des villes de Goma et de Bukavu fin janvier-début février 2025 où les officiers subalternes ont tenu, à leur risque et péril, le front pendant que les officiers généraux et supérieurs embarquaient dans des bateaux pour se mettre à l’abri.

Donc, la purge en cours doit aller au-delà d’une simple action disciplinaire

Toute architecture militaire requiert la confiance verticale

Dans toute architecture militaire, la confiance verticale est le ciment de l’efficacité opérationnelle. Lorsque le sommet vacille, c’est toute la pyramide qui tremble.

Pris ensemble, les chefs d’accusation sus évoqués dessinent le tableau d’un projet structuré de déstabilisation : tentative de renversement du pouvoir, collusion avec des acteurs étrangers, projet d’élimination physique de dirigeants, organisation clandestine au sein de l’armée. Si ces faits étaient établis, ils suggéreraient l’existence d’un réseau parallèle capable d’opérer au cœur même de l’institution militaire, remettant en cause l’idée que l’État contrôle pleinement ses instruments de défense.

Une autre zone d’ombre, particulièrement sensible, concerne les soupçons de sabotage des opérations dans l’Est du pays. L’hypothèse selon laquelle certaines décisions stratégiques auraient été volontairement ralenties ou biaisées afin d’affaiblir le pouvoir central modifie profondément la lecture des revers militaires. Dans ce scénario, certaines défaites ne seraient plus seulement imputables à un rapport de forces défavorable sur le terrain, mais à des dysfonctionnements internes délibérés. Pour les soldats engagés sur le front, une telle perspective est lourde de conséquences : elle signifierait qu’ils ont pu combattre sous un commandement dont tous les niveaux ne poursuivaient pas nécessairement le même objectif.

La crise actuelle ne surgit toutefois pas dans le vide. Elle s’inscrit dans une trajectoire historique marquée par le démantèlement des vestiges des ex-FAZ (Forces Armées Zaïroises) à la suite de l’avènement de l’AFDL au pouvoir en mai 1997 avec le soutien de Kigali et de Kampala, l’intégration successive d’anciens mouvements armés au sein de l’armée nationale, la coexistence de réseaux d’influence hérités de différentes périodes politiques et des loyautés parfois partagées entre l’État et des intérêts parallèles. Cette histoire a façonné une institution militaire composite, capable de résilience, mais vulnérable aux infiltrations. La purge en cours apparaît ainsi à la fois comme une tentative d’assainissement et comme le révélateur d’une fragilité structurelle longtemps tolérée faute d’alternative.

Pour le chef de l’État, le dilemme est profond. En engageant des poursuites contre des figures autrefois considérées comme loyales, il manifeste sa volonté de reprendre le contrôle, mais reconnaît implicitement que la confiance initiale accordée à certains responsables était mal placée. La question devient alors double : les centres réels de loyauté ont-ils été identifiés et existe-t-il un vivier de commandants suffisamment fiables pour remplacer ceux qui sont écartés ? Une purge réussie ne consiste pas seulement à éliminer des éléments douteux, mais à reconstruire immédiatement une chaîne de commandement cohérente, et par ricochet une nouvelle armée avec des rôles et missions bien définis, sur fond d’une doctrine prenant en compte les menaces internes et externes, ainsi que les enjeux géopolitiques, géostratégiques et géo-économiques régionaux et mondiaux. Cela avec un regard attentionné sur les conditions d’existence des soldats. Déjà, il y a un déficit des casernes et celles qui existent, à l’instar du Camp Kokolo à Kinshasa, sont même envahis par des intrus qui disposeraient des titres de propriété!

Risque et absence de purge  

Toute purge comporte cependant un risque : celui de désorganiser temporairement l’appareil militaire. Si trop de postes clés sont vacants ou occupés par des responsables en phase d’apprentissage, l’efficacité opérationnelle peut s’en ressentir. Mais, l’absence de purge comporte un danger encore plus grand : laisser subsister des centres de pouvoir susceptibles de compromettre l’effort de guerre. Le pouvoir congolais semble ainsi engagé dans une course contre le temps : assainir sans désarmer, réorganiser sans fragiliser.

Il demeure essentiel de distinguer clairement la base combattante de certains segments du commandement. Les FARDC restent composées en grande majorité de soldats engagés dont la loyauté ne fait guère de doute. La crise actuelle concerne avant tout la fiabilité de ceux qui planifient, coordonnent et décident. Dans une guerre d’agression, la victoire dépend moins du nombre d’hommes que de la cohérence de la direction stratégique.

Une guerre ne se gagne pas avec une loyauté incertaine 

Sur le terrain, des troupes peuvent tenir face à un ennemi mieux équipé si elles ont confiance en leurs chefs. Mais, aucune armée ne peut résister durablement si son commandement est soupçonné d’ambiguïté, de double jeu ou d’intérêts personnels. L’histoire militaire montre que les armées s’effondrent plus souvent par désagrégation interne que par défaite frontale.

La véritable question n’est donc pas seulement de sanctionner des officiers défaillants, mais de reconstruire une architecture de commandement reposant sur trois piliers : une loyauté prouvée à la République, une compétence opérationnelle réelle et une indépendance vis-à-vis des réseaux d’influence. Aussi, ces officiers doivent-ils être focalisés strictement sur la question militaire et non balancer entre celle-ci et le business.

Par ailleurs, contrairement à leur mission, les officiers généraux et supérieurs se sont découvert d’autres attributions, notamment le trafic d’influence en jouant au paravent des criminels économiques. Comble de tout, ils ne sont pas moins aussi fournisseurs de leur propre armée. De la sorte, un président peut être constitutionnellement commandant suprême des Forces armée sans pour autant disposer d’une obéissance totale; la chaîne de commandement demeurant fragmentée par des loyautés concurrentes.

Au fond, la RDC affronte une épreuve rare : reconstruire la confiance dans son appareil militaire tout en poursuivant la guerre. Si la purge atteint réellement les racines du problème, elle peut devenir l’acte fondateur d’une armée rénovée et disciplinée. Si elle s’arrête à la surface, elle laissera subsister les mêmes réseaux et les mêmes ambiguïtés.

La question décisive reste donc entière : la République Démocratique du Congo est-elle en train de purger des individus, ou de refonder son commandement militaire ? De la réponse dépend non seulement l’issue de la guerre, mais aussi la stabilité de l’État lui-même. Car au bout du compte, une nation ne perd pas seulement lorsque ses soldats tombent, mais elle perd également lorsque ceux qui les dirigent cessent d’être dignes de leur confiance.

 

 

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