Dialoguer sans désarmer l’État (Par Nico Minga, Économiste et Géostratège)

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La République démocratique du Congo s’avance, une fois de plus, vers un moment politique présenté comme salvateur. Le dialogue revient dans le vocabulaire officiel, chargé de promesses d’apaisement et de stabilité. Dans un pays marqué par des cycles répétés de tensions, l’idée rassure. Pourtant, une question essentielle demeure trop peu posée. Peut-on renforcer l’État tout en renégociant sans cesse son autorité.

L’expérience singapourienne invite à une réflexion sans faux-semblants. Derrière la trajectoire de Singapour se trouve Lee Kuan Yew, un dirigeant qui n’a jamais confondu concertation et renoncement. Le dialogue existait, mais il ne suspendait jamais l’action publique. L’État restait lisible, ferme et prévisible. La discussion n’était pas un refuge face à l’impopularité, mais un outil au service d’une direction déjà fixée.

En RDC, le dialogue a progressivement changé de nature. D’instrument de pacification ponctuelle, il est devenu un mode de gestion permanent des crises. Chaque contestation appelle une table ronde. Chaque blocage ouvre la voie à une renégociation des règles. Ce réflexe, souvent présenté comme un signe de maturité démocratique, a produit un effet pervers. Il a installé l’idée que l’autorité de l’État est toujours provisoire et que toute décision ferme peut être remise en cause sous pression.

Or, un État qui s’explique sans cesse finit par ne plus être cru. Gouverner, ce n’est pas commenter indéfiniment l’actualité politique. C’est décider, assumer et exécuter. Singapour a bâti sa crédibilité sur cette constance. Les règles n’étaient pas suspendues à chaque tension sociale. La loi s’appliquait avant d’être débattue à nouveau. Cette fermeté a créé un climat de confiance durable, aussi bien pour les citoyens que pour les acteurs économiques.

Le contexte congolais actuel rend cette comparaison particulièrement pertinente. Les défis sécuritaires persistent. La pression sociale liée au pouvoir d’achat s’intensifie. Les attentes économiques sont immenses. Dans ce cadre, l’éventualité d’un nouveau dialogue pose un choix stratégique clair. Servira-t-il à clarifier les responsabilités et à consolider l’action publique, ou deviendra-t-il un nouvel épisode de dilution de l’autorité.

Le développement ne progresse pas au rythme des concessions politiques successives. Il exige des décisions claires, parfois difficiles, et surtout appliquées dans la durée. À Singapour, l’État n’a pas attendu un consensus parfait pour réformer. Il a avancé, corrigé, sanctionné et ajusté, sans jamais donner le sentiment d’hésiter sur sa trajectoire. Il l’a fait avec trois obsessions : l’ordre, la compétence et l’État. En RDC, le risque est inverse. À force de vouloir inclure tout le monde dans chaque décision, on finit par neutraliser toute capacité de transformation.

Le dialogue n’est pas en soi un problème. Il devient un danger lorsqu’il sert à différer les réformes, à suspendre l’application de la loi ou à recycler les mêmes pratiques sous un habillage consensuel. La vraie maturité politique ne réside pas dans la multiplication des forums, mais dans la capacité à fixer des règles qui cessent d’être négociables.

La RDC n’a pas besoin d’un modèle autoritaire importé. Elle a besoin d’un État qui assume son rôle sans complexe. Un État qui dialogue sans s’excuser d’exister. Un État qui écoute sans renoncer à décider. Un État qui explique sans demander la permission d’appliquer la loi. Singapour rappelle une vérité souvent oubliée dans nos débats nationaux. La légitimité durable ne naît pas du compromis permanent, mais de la capacité à produire de l’ordre, de la prévisibilité et des résultats concrets.

La question n’est donc pas de savoir s’il faut dialoguer. Elle est de savoir si la RDC est prête à dialoguer sans se désarmer. Lorsque le dialogue devient une fin en soi, il cesse d’être un instrument de paix et devient, silencieusement, un frein au développement.

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