DOSSIER: La RDC n’a pas trahi l’Afrique. Elle a compris le monde réel
Décryptage de l’accord stratégique RDC–États-Unis au-delà des slogans panafricanistes
(Par Nico Minga, Économiste et Géostratège)
La controverse déclenchée lors de l’édition 2026 de l’African Mining Indaba autour de l’accord sur les minerais critiques entre la République démocratique du Congo et les États-Unis ne relève pas d’un désaccord technique. Ce n’est pas un débat minier. C’est un procès idéologique. Un procès qui met à nu un malaise plus profond, celui de l’incapacité persistante d’une partie des élites africaines à penser la puissance dans le monde tel qu’il est réellement, et non tel qu’elles aimeraient qu’il soit.
Derrière les accusations de « sell-out » et les appels rituels à une unité africaine encore largement imaginaire, se cache une interrogation autrement plus dérangeante.
Un État africain riche en ressources a-t-il le droit d’agir rationnellement dans un système international redevenu brutalement géoéconomique, ou doit-il rester prisonnier d’une morale politique qui n’a jamais protégé personne.
Le retour des minerais comme instruments de puissance
Depuis la transition énergétique, la rivalité technologique sino-américaine et la reconfiguration accélérée des chaînes de valeur mondiales, les minerais dits critiques, notamment le cuivre, le cobalt, le lithium, le nickel et les terres rares, ont cessé d’être de simples intrants industriels. Ils sont redevenus des instruments de puissance, comparables au pétrole du 21ᵉ siècle.
Les grandes puissances ne se contentent plus de les acheter. Elles sécurisent, verrouillent, anticipent et politisent l’accès aux ressources, car derrière chaque batterie, chaque réseau électrique et chaque infrastructure numérique se joue désormais un rapport de force stratégique global.
À titre d’illustration, plus de 70% du cobalt mondial provient aujourd’hui de la RDC, tandis que le pays représente environ 10% de la production mondiale de cuivre, un métal indispensable aux réseaux électriques, aux véhicules électriques et aux infrastructures numériques. Selon les projections internationales, la demande mondiale de cuivre pourrait augmenter de plus de 40% d’ici 2035, tandis que celle du cobalt devrait au moins doubler sous l’effet combiné de l’électrification et du stockage énergétique.
Dans cette nouvelle équation mondiale, la RDC n’est pas périphérique. Elle est centrale. Elle constitue le cœur minéral de la transition énergétique globale, détient une position quasi incontournable sur le cobalt et occupe un rang stratégique sur le cuivre, pilier des économies électrifiées.
Imaginer que le Congo puisse rester spectateur de cette recomposition relève non du panafricanisme, mais de l’aveuglement stratégique.
L’accord RDC–États-Unis relève d’une coopération stratégique, non d’une capitulation coloniale.
Contrairement aux caricatures entretenues dans le débat public, l’accord RDC–États-Unis ne transfère aucun gisement, ne concède aucune exclusivité et n’aliène aucune souveraineté juridique. Le sous-sol congolais demeure pleinement régi par le droit national. Il n’y a ni tutelle, ni abandon régalien, ni bradage.
L’enjeu réel se situe ailleurs et il est assumé. Il s’agit d’insérer la RDC dans une architecture occidentale de sécurisation des chaînes d’approvisionnement, en contrepartie d’investissements, de financements longs, d’un accès préférentiel aux marchés et d’un engagement diplomatique renforcé en faveur de la stabilité régionale.
À l’heure où les États-Unis cherchent à réduire leur dépendance excessive à des chaînes d’approvisionnement concentrées, notamment en Asie, et où l’Union européenne estime à plus de 500 milliards de dollars les investissements nécessaires pour sécuriser ses minerais critiques à l’horizon 2040, la RDC ne se vend pas. Elle se positionne.
D’un point de vue géostratégique, il s’agit d’un alignement d’intérêts circonstancié et non d’une dépendance structurelle. Refuser de le reconnaître revient à confondre souveraineté et isolement, deux notions que l’histoire économique n’a cessé d’opposer.
Diversifier ou disparaître
Pendant plus d’une décennie, l’essentiel des minerais stratégiques congolais a été absorbé par un nombre restreint d’acteurs dominants, représentant parfois plus de 80% des flux d’exportation sur certaines filières, dans un silence idéologique soigneusement entretenu. Cette concentration a créé une dépendance asymétrique, affaibli la capacité de négociation de l’État et limité toute montée en gamme industrielle réelle.
En diversifiant ses partenariats, y compris avec les États-Unis, la RDC réintroduit délibérément de la concurrence géopolitique dans son secteur minier. Or la concurrence constitue un levier de souveraineté, non une trahison. L’histoire économique récente est sans ambiguïté. Les États qui ont su jouer des rivalités de puissance ont renforcé leur autonomie. Ceux qui se sont enfermés dans une dépendance exclusive en ont payé le prix politique, industriel et budgétaire.
Le mirage de l’unité continentale
Les critiques formulées par Gwede Mantashe, le ministre sud-africain des Ressources minérales et pétrolières, lors du Mining Indaba, accusant la RDC de privilégier son intérêt national au détriment du continent, soulèvent une série de questions aussi simples que redoutables. Où se situe aujourd’hui cet intérêt africain juridiquement organisé. Où sont ses instruments contraignants, ses mécanismes de décision collective et ses lignes rouges communes.
Plus encore, où étaient ces défenseurs lorsque, selon les Nations,, unies, plus de six millions de Congolais ont péri en trois décennies de conflits, largement alimentés par la convoitise autour des minerais stratégiques au nom desquels on invoque aujourd’hui l’unité africaine. Où était alors cette unité continentale lorsque le cobalt congolais alimentait les chaînes de valeur mondiales pendant que l’Est du pays s’embrasait.
L’histoire récente est implacable. Pendant que la RDC payait le prix humain le plus lourd de la convoitise mondiale pour ses ressources stratégiques, l’Afrique institutionnelle est souvent restée silencieuse, fragmentée et impuissante. Aucun cartel continental, aucune doctrine minière commune, aucune force politique collective n’a été capable de protéger le Congo lorsque ses minerais entraient dans l’économie mondiale au prix du sang, à l’exception de quelques pays amis.
Exiger aujourd’hui de Kinshasa un sacrifice stratégique au nom d’une unité qui ne s’est jamais matérialisée sur le terrain relève moins du panafricanisme que de l’hypocrisie géopolitique.
L’unité africaine ne peut être invoquée à sens unique comme une injonction morale adressée à ceux qui souffrent, pendant que les structures censées l’incarner brillent par leur absence lorsqu’il s’agit de sécurité, de négociation collective ou de solidarité concrète. En géopolitique, la légitimité d’un discours se mesure à sa capacité à protéger, et les intentions n’ont jamais remplacé les structures.
Transformer localement pour sortir de l’idéologie industrielle
Affirmer que l’accord empêcherait la transformation locale relève d’une lecture idéologique de l’industrialisation. Les raffineries, les usines de cathodes et les chaînes de valeur intégrées ne naissent ni des discours ni des injonctions morales. Elles exigent énergie, infrastructures, capitaux, stabilité macroéconomique et marchés solvables.
À titre d’exemple, une seule raffinerie de cuivre de classe mondiale nécessite plus d’un milliard de dollars d’investissement initial, sans même tenir compte des besoins énergétiques continus et des infrastructures connexes. L’accord RDC–États-Unis vise précisément à réduire le risque perçu, condition indispensable à toute industrialisation crédible.
La souveraineté économique ne se mesure pas au rejet dogmatique des partenariats, mais à la capacité d’un État à transformer progressivement des accords externes en leviers internes.
Le réalisme comme acte de souveraineté
La RDC ne s’est pas vendue. Elle a agi comme un État conscient de sa centralité géoéconomique, dans un monde où la morale ne protège pas les intérêts et où l’inaction coûte toujours plus cher que l’erreur stratégique calculée. L’histoire montre que les pays riches en ressources échouent non parce qu’ils coopèrent avec les grandes puissances, mais parce qu’ils le font sans vision, sans diversification et sans stratégie de long terme.
La vraie question n’est donc pas de savoir si la RDC devait signer cet accord. Elle est de savoir si le Congo saura, demain, convertir cet avantage géostratégique en industrialisation, en montée en gamme et en pouvoir de négociation accru.
Dans un monde redevenu un champ de bataille économique, refuser de jouer est le luxe des pays sans ressources stratégiques. Le Congo, lui, n’a pas ce luxe.
