Dossier Minerais: RDC, champ d’une guerre silencieuse des superpuissances pour les métaux critiques
(Par Nico Minga, Économiste, Auteur et Géostratège)
La rupture technologique venue de Chine en 2025, marquée par l’annonce d’une batterie “auto-réparatrice” capable de parcourir plus de 1 000 km et de durer presque indéfiniment, a créé une onde de choc mondiale. Cette innovation accélère la fin du moteur thermique et confirme un basculement géoéconomique majeur. Pékin devance désormais l’Occident dans les batteries, l’intelligence artificielle, les infrastructures et le nucléaire.
Derrière cette confrontation entre titans, l’évidence s’impose. L’Afrique devient un terrain stratégique de premier ordre, et la République démocratique du Congo en constitue le cœur géologique et industriel.
L’ombre portée du cobalt congolais
Si la Chine maintient une telle avance, c’est parce qu’elle s’appuie sur un socle de métaux critiques indispensables à la transition énergétique mondiale. Et ces métaux, l’économie mondiale les trouve principalement en RDC. Le pays demeure le premier producteur mondial de cobalt miné, fournissant entre 70 et 75 % de l’offre mondiale selon les données consolidées de 2024 et 2025.
Ce métal reste au centre des batteries lithium-ion malgré l’émergence de nouvelles chimies. Le cuivre, autre pilier de la transition énergétique, est tout aussi crucial pour les réseaux électriques, les moteurs de véhicules électriques et l’industrialisation mondiale. Les volumes varient d’une année à l’autre, mais la RDC figure parmi les premiers producteurs mondiaux, portée par les gisements du Haut-Katanga et du Lualaba.
L’étain, indispensable à l’électronique et à la soudure, provient à hauteur de 6 à 8 % des mines congolaises. Quant au tantale, au germanium ou aux terres rares, leurs volumes exacts sont moins documentés, mais leur présence en Afrique centrale est avérée et leur importance stratégique ne cesse de croître.
Dans ces conditions, il n’est pas surprenant que la Chine ait consolidé très tôt une position dominante. Pékin contrôle ou co-contrôle plusieurs grands projets cuivre-cobalt en RDC et raffine plus de 75 % du cobalt mondial sur son territoire. Elle domine ainsi l’ensemble de la chaîne : extraction, transformation, production de batteries puis assemblage des véhicules électriques. La batterie chinoise à l’iode, presque inusable, ne fait que renforcer cet avantage. À l’inverse, l’industrie européenne et américaine, dépendante des importations africaines, affronte une double vulnérabilité, le retard d’innovation et la fragilité structurelle de leur base industrielle.
La Chine construit en trois ans ce que l’Occident n’achève plus en dix
La supériorité chinoise s’exprime aussi dans les infrastructures. L’inauguration, en 2025, du pont le plus haut du monde, construit en seulement trois ans, illustre la capacité de Pékin à mener à bien des projets gigantesques dans des délais que l’Occident n’atteint plus. En Europe comme aux États-Unis, des projets similaires s’étirent sur dix à quinze ans, entravés par les normes, les procédures et les arbitrages politiques.
En Afrique, ce contraste est encore plus visible. Entre 2010 et 2024, la Chine a investi plus de 10 milliards de dollars dans les infrastructures minières, énergétiques et logistiques congolaises, alors que les investissements américains comparables dépassent à peine 1,4 milliard sur la même période.
Kinshasa devient ainsi l’épicentre d’une compétition stratégique intense. Washington tente de revenir dans le jeu avec des initiatives comme la « Minerals Security Partnership », destinée à sécuriser des chaînes d’approvisionnement hors de l’influence chinoise. L’Union européenne multiplie les normes de traçabilité et les exigences de sourcing responsable. Mais sur le terrain, ce sont les entreprises asiatiques qui construisent routes, centrales, usines de traitement et corridors logistiques.
Cette asymétrie matérielle explique l’avance chinoise. Mais le deal stratégique RDC–USA, en cours de finalisation, destiné à sécuriser une alliance minière, industrielle et technologique entre Kinshasa et Washington, pourrait rééquilibrer la scène.
Le deal RDC–USA, un tournant stratégique majeur
Le partenariat entre la RDC et les États-Unis marque une étape décisive dans la recomposition du rapport de forces mondial autour des minerais critiques. Washington cherche à se libérer de la dépendance chinoise, tandis que Kinshasa veut sortir du modèle extractif brut pour accéder à la transformation industrielle.
Ce deal comporte plusieurs implications majeures. D’abord, il vise à établir des chaînes de valeur partagées entre la RDC et les industries américaines des batteries, des véhicules électriques et des semi-conducteurs. En soutenant des investissements directs dans la transformation locale du cobalt et du cuivre, les États-Unis tentent de garantir un accès sécurisé aux ressources critiques, tout en contribuant à industrialiser le Congo. Pour la première fois depuis des décennies, un partenaire occidental ne cherche plus seulement à acheter les minerais congolais, mais à s’inscrire dans un partenariat de co-production.
Ensuite, ce rapprochement crée un signal géopolitique lourd. La RDC devient un pivot entre deux blocs technologiques. Les investissements américains, complétés par des garanties de financement et de sécurité d’approvisionnement, introduisent un contrepoids à l’hégémonie économique chinoise. Kinshasa gagne ainsi un pouvoir de négociation inédit. Il peut arbitrer, équilibrer, ou conditionner l’accès à ses ressources en fonction de ses intérêts nationaux.
Enfin, ce deal ouvre des perspectives économiques nouvelles. En intégrant la RDC dans les chaînes américaines de batteries, d’IA appliquée et de technologies vertes, Kinshasa pourrait capter davantage de valeur ajoutée, créer des emplois industriels qualifiés et renforcer ses revenus à long terme. Le pays ne sera plus perçu comme une simple réserve géologique, mais comme un acteur stratégique central de l’économie du futur.
Avec l’IA, l’Afrique peut sauter des étapes
La révolution de l’intelligence artificielle constitue un troisième front. Avec DeepSeek, un modèle d’IA dix fois moins coûteux que ses équivalents occidentaux pour des performances comparables, la Chine démontre qu’elle peut dépasser la Silicon Valley en efficacité et en optimisation.
Pour la RDC, cette évolution représente une opportunité historique. Avec plus de 120 millions d’habitants, le pays constitue un gisement de données considérable. Son potentiel énergétique (près de 40 000 MW exploitables sur le fleuve Congo) pourrait alimenter des data centers régionaux. Les alliances BRICS+ offrent à Kinshasa la chance de développer une IA souveraine, moins coûteuse, moins dépendante des multinationales américaines et mieux adaptée aux réalités africaines.
Nucléaire, le retour d’un vieux fantôme congolais
La Chine avance également dans le nucléaire de nouvelle génération. Le premier réacteur au thorium à sels fondus, mis en service en 2024, inaugure une ère nouvelle. Ce réacteur est plus sûr, moins coûteux et fonctionne avec un combustible abondant. Ce progrès renvoie symboliquement au rôle historique de la RDC. L’uranium de Shinkolobwe avait alimenté le projet Manhattan.
Aujourd’hui, alors que plusieurs pays africains évaluent les mini-réacteurs modulaires (SMR), le Congo pourrait redevenir un acteur crédible dans la gouvernance du nucléaire civil, à condition de réhabiliter ses institutions scientifiques.
La RDC n’est plus un simple fournisseur, elle est la clé
La rivalité Chine–Occident redéfinit l’économie mondiale, mais elle redéfinit surtout la place du Congo. La RDC n’est plus seulement courtisée, elle est indispensable. La question n’est plus de savoir si le monde a besoin d’elle, mais si le pays saura convertir ses ressources critiques en véritable puissance.
Dans la bataille silencieuse des métaux stratégiques, la RDC n’est plus un arrière-plan. Elle n’est plus “la mine du monde”. Elle devient l’arbitre discret d’un siècle dominé par l’énergie propre et les technologies de rupture. Dans le nouvel ordre mondial qui se dessine, la RDC n’est plus une alternative, elle devient la pièce maîtresse.
