Etats-Unis : comprendre la « nouvelle doctrine de sécurité nationale » et ses implications
La publication, début décembre 2025, de la « nouvelle doctrine de sécurité nationale » des États-Unis marque une rupture brutale par son caractère ouvertement militariste, autoritaire et idéologiquement réactionnaire. Sous couvert de réalisme stratégique, l’administration Trump assume désormais une logique de domination impériale décomplexée, nourrie de références néofascistes, de déni climatique et de rejet explicite des droits humains et du multilatéralisme.
Dans cet entretien au long cours réalisé par Contretemps, Éric Toussaint analyse le document en le situant dans son contexte historique, économique et idéologique. Il met en évidence les implications majeures pour les relations internationales, les peuples et les mouvements émancipateurs.
Contretemps : Quelle est la synthèse de conclusion de ton analyse ?
Contretemps : Peux-tu placer dans son contexte historique la publication par la Maison Blanche de la nouvelle doctrine en matière de politique internationale des États-Unis ?
Avec le retour de Donald Trump à la Maison blanche, la politique agressive de Washington appliquée depuis plus de 25 ans prend une tournure encore plus accentuée
Éric Toussaint : Il faut situer la publication de ce document [1] début décembre 2025 dans le contexte de ce que Gilbert Achcar appelle la Nouvelle Guerre froide, qu’il a analysé dans son livre qui porte le même « nom » [2]. Gilbert Achcar fait remonter le début d’une nouvelle guerre froide à la fin des années 1990 quand les Etats-Unis se sont lancés dans une expansion de l’OTAN par l’accélération de l’intégration d’anciens pays du bloc de l’Est et par l’extension de son aire d’intervention : des pays de l’ex-Yougoslavie et quelques années plus tard l’Afghanistan.
Gilbert Achcar montre bien que les choix faits par Washington ont fait débat entre stratèges étasuniens et que ce sont les faucons qui l’ont emporté sachant que cela ne pouvait que provoquer des réactions négatives du Kremlin. Vladimir Poutine à la tête de la Russie a développé un chauvinisme grand-russe avec la volonté d’augmenter son aire d’influence ou de contrôle à d’anciennes parties de l’URSS avec des références à la grandeur passée de la Russie des tsars.
Avec le retour de Donald Trump à la Maison blanche depuis début 2025 pour un nouveau mandat, la politique agressive de Washington appliquée depuis plus de 25 ans prend une tournure encore plus accentuée. L’augmentation dramatique des dépenses militaires qui avait débuté internationalement depuis plus d’une dizaine d’année connaît un saut qualitatif.
Ceux qui à gauche, au cours des dernières décennies, ont affirmé que le système capitaliste mondial avait dépassé le stade classique des impérialismes [3] et qu’on était passé à un super impérialisme conduit principalement par des multinationales, dont les attaches avec leur État d’origine se seraient profondément altérées et distendues, se sont trompés.
L’évolution du monde capitaliste reste dominée par la politique des États les plus puissants. La phase dite de globalisation/mondialisation soi-disant vertueuse (selon la version apologétique mise en vogue notamment par le forum de Davos et la plupart des gouvernements) avec internationalisation des chaînes de production incluant la Chine et les puissances du G7 (et partiellement la Russie intégrée au G8 jusque 2014-2015), l’augmentation du libre-échange, est derrière nous.
De nombreux conflits armés jalonnent l’histoire depuis la seconde guerre mondiale, ils ont y compris existé durant la courte période (une partie de la décennie 1990) ayant suivi la guerre froide et se sont amplifiés durant la nouvelle guerre froide qui a commencé à la fin des années 1990.
Les grandes puissances impérialistes sous la conduite des États-Unis ont repris le chemin qui mène à des guerres internationales, voire mondiales. La Russie, par l’invasion de l’Ukraine en 2022, a apporté des arguments à Washington pour accélérer et accentuer sa politique guerrière.
La Russie dirigée par Vladimir Poutine, puissance capitaliste et impérialiste de second rang mais qui dispose de l’arme nucléaire et d’énormes ressources fossiles, a cru pouvoir profiter des échecs des États-Unis et de l’OTAN en Afghanistan et au Proche Orient pour réussir une invasion massive de l’Ukraine en 2022. Mais il a fait un mauvais calcul de son point de vue et n’a pas prévu que le peuple ukrainien allait massivement résister. Poutine a pensé que le régime de Zelenski (qui est un régime néolibéral appliquant les recettes du FMI et de la Banque mondiale) allait s’effondrer et que les victoires militaires allaient être rapides et irréversibles.
Les puissances impérialistes occidentales ont mis en avant leurs propres intérêts et l’OTAN s’est renforcé grâce à l’adhésion de la Finlande en 2023 et de la Suède en 2024. Par contre, les sanctions contre la Russie ont eu peu d’effets et la guerre qui se poursuit sert de justificatif à une augmentation massive des dépenses militaires des pays d’Europe centrale et occidentale et à une réactivation de dispositifs de combat et de déploiement à l’étranger de leurs armées, le tout sous le leadership incontesté et arrogant de Washington.
De leur côté, les États-Unis, sous la conduite de Trump au cours de son deuxième mandat, ont considéré que leur offensive ne devait pas porter directement contre la Russie mais bien contre la Chine qui représente une puissance concurrente autrement plus puissante économiquement et politiquement que la Russie. Cela est énoncé clairement dans le document de stratégie de sécurité nationale rendu public début décembre 2025 par le gouvernement à Washington.
Contretemps : En quoi les problèmes économiques aiguisent-ils les tensions ?
Éric Toussaint : Le capitalisme à l’échelle mondiale est en crise et n’a pas été capable de retrouver un rythme de croissance soutenu, au point que l’on peut parler comme l’économiste Michael Roberts de longue dépression. Nous ne sommes pas du tout des adeptes de la croissance mais, du point de vue du capitalisme, le fait de ne pas pouvoir renouer avec une croissance soutenue constitue un véritable problème pour garantir l’accumulation massive de profits. Cette crise particulièrement forte dans les anciennes puissances impérialistes (= le G7) exacerbe les tensions entre le bloc dominé par Washington, d’une part, et, d’autre part, la Chine qui maintient une croissance soutenue même si celle-ci décélère.
La préparation (et la réalisation) de conflits armés internationaux fait partie des réponses que les classes capitalistes des différentes puissances utilisent périodiquement pour trouver une réponse aux crises économiques et à la recherche d’expansion ou de maintien de leur influence. On l’a vu à plusieurs reprises au 19e et au 20e siècles.
Contretemps : Que dit le document de stratégie de Trump à propos de l’armée des États-Unis et du recours à la force ?
Éric Toussaint : Trump n’hésite pas à adopter un ton guerrier : « Nous voulons recruter, former, équiper et déployer l’armée la plus puissante, la plus meurtrière (« lethal ») et technologiquement la plus avancée au monde pour protéger nos intérêts, dissuader les guerres et, si nécessaire, les remporter rapidement et de manière décisive, avec le moins de pertes possible pour nos forces.
Et nous voulons une armée où chaque militaire est fier de son pays et confiant dans sa mission.
Nous voulons la dissuasion nucléaire la plus robuste, la plus crédible et la plus moderne au monde, ainsi que des systèmes de défense antimissile de nouvelle génération, y compris le Dôme d’or pour le territoire américain, afin de protéger le peuple américain, les intérêts américains à l’étranger et les alliés des États-Unis. » [4] NSS 2025 , p. 3.
A plusieurs endroits du texte, il est indiqué que les États-Unis s’attribue le droit de mener où bon leur semble des opérations militaires et de continuer recourir à la force pour défendre leurs intérêts. Trump se vante d’ailleurs dans l’introduction du document de l’intervention militaire en Iran contre des installations nucléaires civiles. Il écrit « nous avons détruit la capacité d’enrichissement nucléaire de l’Iran » (« we obliterated Iran’s nuclear enrichment capacity »).
Au cours de l’année 2025, en violation du droit international, il a eu recours systématiquement à la force que ce soit en mer Caraïbe contre le Venezuela (sous le prétexte de la lutte contre le trafic de drogue), au Yémen, en Syrie, au Nigeria,… sans oublier bien sûr le soutien indéfectible à l’armée israélienne et au gouvernement néofasciste de Netanyahu dans l’accomplissement d’un véritable génocide contre le peuple palestinien. Début janvier 2026, il a ordonné une agression militaire de grande envergure contre le Venezuela, a séquestré le couple présidentiel, l’a fait conduire à New York pour le traduire devant la justice des États-Unis pour des accusations fallacieuses et a annoncé qu’il prenait le contrôle des ressources pétrolières du pays.
Quand l’administration Trump aborde la situation dans la région indo-pacifique, on voit très clairement que les États-Unis menacent d’utiliser la force contre la Chine si Washington considère que ses intérêts sont en jeu. On voit qu’il prépare comme un des prétextes possibles pour justifier une action militaire la nécessité de maintenir la libre circulation en mer de Chine ou ailleurs.
Contretemps : Trump n’affirme-t-il pas que les Etats-Unis ont payé la facture de la défense de ses alliés et en particulier des pays membres de l’OTAN ?
Les Etats-Unis maintiennent en permanence plus de 250 000 militaires à l’étranger dont plus de 50 000 au Japon, 35 000 en Allemagne, 22 000 en Corée du Sud, 12 000 en Italie, 10 000 en Grande Bretagne
Éric Toussaint : Effectivement, Trump adopte une narration tout à fait mensongère quand il écrit que les administrations précédentes : « ont permis à leurs alliés et partenaires de faire supporter le coût de leur défense au peuple américain » (« They allowed allies and partners to offload the cost of their defense onto the American people ») NSS 2025 ,p. 1
C’est factuellement faux et cela sert à justifier la pression exercée par Trump sur ses alliés qu’il traite comme des vassaux pour les amener à accélérer l’augmentation des dépenses militaires qu’ils avaient déjà entamé depuis une dizaine d’années. Dans le NSS 2025 à la page 12, il est affirmé que :
« Le président Trump a établi une nouvelle norme mondiale avec l’Engagement de La Haye, qui engage les pays de l’OTAN à consacrer 5 % de leur PIB à la défense, engagement que nos alliés de l’OTAN ont approuvé et qu’ils doivent désormais respecter. » [5] NSS 2025 , p. 12
Effectivement, comme le public a pu le constater, le secrétaire général de l’OTAN, l’ancien Premier ministre hollandais Rutte, a déclaré grosso modo devant Trump lors d’un sommet de l’Alliance atlantique à La Haye en juin 2025 : « Papy a raison de se fâcher contre les membres de sa famille quand ils ne se comportent pas bien ».
C’était l’exemple même d’un comportement de vassal européen à l’égard du président des États-Unis. Et un mois plus tard, fin juillet 2025, la présidente de l’UE, Ursula von der Leyen a elle-même fait acte de soumission en se rendant sur les terres de son suzerain en Écosse. Elle s’est réunie avec Trump sur un terrain de golf lui appartenant pour lui promettre que l’UE allait effectivement acheter plus d’énergies fossiles et plus d’armes à l’oncle Tom et pour se soumettre à son bon vouloir en ce qui concerne l’augmentation des tarifs douaniers.
Le fait que les alliés des États-Unis et notamment les membres de l’OTAN auraient profité financièrement de la générosité de Washington est une énorme contre vérité. En effet, les États-Unis entretiennent plus de deux cent vingt grandes bases militaires permanentes hors de leur territoire afin d’exercer leur domination sur une très grande partie de la planète. En tout, selon le Pentagone, les États-Unis disposent de plus de 700 sites militaires dans 80 pays dont plus de 220 bases militaires permanentes avec un nombre conséquent de militaires.
Les bases étasuniennes à l’étranger représentent 80 % des bases étrangères dans le monde. C’est beaucoup plus que tout autre pays. Par exemple, la Russie dispose d’une vingtaine d’installations militaires permanentes à l’étranger soit dans des pays de l’ex-URSS soit en Syrie pour un total de 15 à 20 000 soldats. La Chine dispose d’une seule base militaire permanente à l’étranger, à Djibouti avec officiellement 400 militaires chinois.
Les États-Unis maintiennent en permanence plus de 250 000 militaires en dehors de leur territoire dont plus de 50 000 au Japon, 35 000 en Allemagne, 22 000 en Corée du Sud, 12 000 en Italie, 10 000 en Grande Bretagne,… Comme le personnel effectue des rotations, cela représente un volume beaucoup plus grand. Les grandes entreprises capitalistes des États-Unis en tirent un très grand profit, en particulier celles du complexe militaro-industriel car elles fournissent le matériel militaire et leur entretien.
Trump ment au peuple américain en essayant de lui faire croire que c’est avec l’argent des contribuables des États-Unis que Washington a financé la protection des alliés étrangers. En fait, si on veut calculer le coût net de la présence étatsunienne à l’étranger, il faut prendre en compte ce qui est dépensé réellement par les États-Unis à l’étranger au niveau de sa présence militaire en personnel, en fonctionnement et en armement. En effet, de nombreux pays paient une partie de la présence US sur leur territoire. Le Japon finance à 70% la présence US (ou l’occupation US de son territoire), l’Allemagne prend en charge entre 20 et 30%, l’Italie 30 et 40%, la Grande Bretagne paie de 20 à 25%.
Il est également fondamental de prendre en compte les achats d’armement à des entreprises américaines effectués par les pays où sont présentes les troupes des États-Unis. Selon l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI), 64 % des importations d’armement des alliés européens proviennent des États-Unis pour la période 2020-2024 (Source : Institut international de recherche sur la paix de Stockholm, SIPRI, https://www.sipri.org/publications/2025/sipri-fact-sheets/trends-international-arms-transfers-2024 ).
De toute façon, les dépenses militaires américaine à l’étranger servent directement ses intérêts et ne représentent aucune forme de générosité ou de solidarité. Les agressions ou interventions militaires des États-Unis aux quatre coins de la planète ont été multiples et ont toujours été au service des intérêts de ses grandes entreprises privées et de la classe capitaliste étasunienne.
Ces interventions ont servi à renverser ou à tenter de renverser des régimes progressistes (Cuba, Saint Domingue, Vietnam, Grenade,…) ou des gouvernements devenus gênants comme celui de Saddam Hussein en Irak ou des Talibans en Afghanistan. Les interventions militaires des États-Unis depuis la fin de la seconde guerre mondiale sont responsables de millions de morts. Elles ont permis aux États-Unis de prendre le contrôle de territoires particulièrement riches en matières premières et notamment en pétrole.
Contretemps : En même temps, comment se fait-il que Trump se présente comme un faiseur de paix ?
Le Japon finance à 70% la présence US (ou l’occupation US de son territoire), l’Allemagne prend en charge entre 20 et 30%, l’Italie 30 et 40%, la Grande Bretagne paie de 20 à 25%
Éric Toussaint : Effectivement, Trump se présente comme le président de la paix et cela vaut la peine de partir du passage de son texte où il énumère ses prétendus succès afin de comparer les faits à ses mensonges.
« Le président Trump a consolidé son héritage en tant que président de la paix. Outre le succès remarquable obtenu lors de son premier mandat avec les accords historiques d’Abraham, le président Trump a mis à profit son talent de négociateur pour garantir une paix sans précédent dans huit conflits à travers le monde au cours des huit derniers mois de son second mandat. Il a négocié la paix entre le Cambodge et la Thaïlande, le Kosovo et la Serbie, la RDC et le Rwanda, le Pakistan et l’Inde, Israël et l’Iran, l’Égypte et l’Éthiopie, l’Arménie et l’Azerbaïdjan, et a mis fin à la guerre à Gaza avec le retour de tous les otages vivants auprès de leurs familles. »
En réalité, les accords d’Abraham en 2020 ont permis au gouvernement néofasciste de Netanyahu de renforcer, grâce à Washington, sa position internationale par la normalisation de ses rapports avec plusieurs États arabes : les Émirats Arabes Unis, le Bahreïn, le Soudan et le Maroc. Cela a permis à Israël de renforcer le régime d’apartheid et d’opprimer encore plus le peuple palestinien avant de passer à la phase du nettoyage ethnique et du génocide.
Alors que le gouvernement néofasciste de Netanyahu est en train de perpétrer un génocide contre le peuple palestinien commencé depuis la fin 2023 avec l’appui total de Washington (cela a commencé sous l’administration de Biden), Trump a le culot d’affirmer qu’il a obtenu la paix à Gaza.
Concernant les autres accords de paix auxquels Trump seraient parvenus, on sait que la paix n’est pas établie ni entre la Thaïlande et le Cambodge, ni entre la RDC et le Rwanda dans la région des Grands lacs, ni entre Israël et l’Iran,… On sait également que l’Inde n’accepte pas le rôle que s’attribue Trump dans la fin provisoire du conflit entre l’Inde et le Pakistan en mai 2025. Et on ne peut pas parler à proprement parler de paix entre l’Égypte et l’Éthiopie car il n’y avait pas de conflit armé entre ces deux pays.
Et dans ce passage Trump n’évoque pas les parties du monde où il est directement responsable d’agressions comme c’est le cas à l’égard du Yémen, du Venezuela, ou au Nigéria… Enfin, il se tait sur la guerre entre l’Ukraine et la Russie alors qu’il avait promis s’il était élu de réaliser la paix en un temps record.
Contretemps : Quelle est la position Trump sur la mondialisation et le libre échange ?
Éric Toussaint : Trump, dès l’introduction, critique les administrations précédentes et ce qu’il appelle « les élites de la politique étrangère américaine » qui « ont fait des paris extrêmement malavisés et destructeurs sur la mondialisation et le soi-disant « libre-échange », ce qui a érodé la classe moyenne et la base industrielle mêmes sur lesquelles repose la prééminence économique et militaire américaine. » [6] NSS 2025, p. 1
Si Trump est à ce point protectionniste et agressif en matière de droits de douane, c’est que l’économie des États-Unis a perdu énormément en compétitivité et que sur le marché mondial et intérieur, les industries locales ne sont plus en mesure de répondre à la concurrence des produits chinois et d’autres pays. La Chine dispose d’avantages compétitifs structurels, notamment des avantages décisifs de coûts (dus en partie aux salaires chinois inférieurs aux salaires aux États-Unis) et d’échelle.
Dans certains secteurs clés, elle a acquis un avantage technologique partiel ou sectoriel (véhicules électriques, par exemple). Ces avantages lui permettent de pratiquer des prix inférieurs à ceux des producteurs étatsuniens. La Chine, dans ses échanges commerciaux avec les États Unis, est gagnante car elle peut placer ses produits à des prix inférieurs à ceux des produits équivalents réalisés aux États-Unis. C’est le cas dans des domaines comme les véhicules électriques, les panneaux solaires, le matériel informatique, etc.
L’OMC est paralysée suite à l’action du président Trump au cours de son premier mandat. Dès 2017, l’administration Trump a refusé de nommer de nouveaux juges pour faire partie de l’organe d’appel (Appellate Body) de l’OMC. Cette sorte de “cour suprême” du commerce international tranche les litiges entre États une fois qu’un premier panel a statué. Comme cet organe est bloqué depuis 2017, l’OMC est mise hors d’état de fonctionner.
De son côté, la Chine est devenue une fervente avocate du libre-échange, des traités de libre commerce, des règles de l’OMC, de la libre concurrence tandis que les États-Unis, suivis par l’UE, la GB, le Canada, sont devenus de plus en plus protectionnistes et utilisent les tarifs douaniers pour rendre les produits chinois et d’autres concurrents plus coûteux.
Contretemps : Quelle position Trump adopte-il par rapport à la crise écologique ?
Éric Toussaint : Alors que la crise écologique et sa dimension climatique prennent des proportions de plus en plus catastrophiques, Trump comme d’autres gouvernements d’extrême-droite est dans le déni pur et simple.
On peut lire dans le NSS 2025 : « Nous rejetons les idéologies désastreuses du « changement climatique » et du « zéro émission nette » qui ont tant nui à l’Europe, menacent les États-Unis et subventionnent nos adversaires. » NSS 2025, p. 14 [7]
Trump ne met pas des gants et affirme qu’il veut : « – Restaurer la domination énergétique américaine (pétrole, gaz, charbon et nucléaire) et relocaliser la production des composants énergétiques clés est une priorité stratégique absolue. Une énergie bon marché et abondante permettra de créer des emplois bien rémunérés aux États-Unis, de réduire les coûts pour les consommateurs et les entreprises américains, d’alimenter la réindustrialisation et de maintenir notre avantage dans les technologies de pointe telles que l’IA.
L’augmentation de nos exportations nettes d’énergie renforcera également nos relations avec nos alliés tout en limitant l’influence de nos adversaires, protégera notre capacité à défendre nos côtes et, le cas échéant, nous permettra de projeter notre puissance. » NSS 2025, p. 14 [8]
La politique de l’administration Trump, qui a quitté les Accords de Paris et boycotté la COP30 tenue au Brésil en novembre 2025, va aggraver la crise écologique en augmentant l’extraction et la production d’énergies fossiles.
Contretemps : Dans le NSS 2025, Trump se réfère-t-il aux « droits humains » ?
Éric Toussaint : Dans le NSS 2025, on ne trouve aucune référence à la promotion ou au respect des droits humains. C’était déjà le cas dans le NSS 2017 du premier mandat de Trump.
Dans le document NSS 2025, n’apparaît pas une seule fois les mots « droits humains », pas une seule fois « protection sociale », pas la moindre trace des mots « droits sociaux ». Les auteurs de ce document stratégique ont délibérément évacué totalement ces notions du document stratégique.
Il est clair que de manière systématique, les différents gouvernements des Etats-Unis, qu’ils soient démocrates ou républicains ont eu recours au prétexte de la promotion des droits humains pour mener des actions qui piétinaient les droits humains et violaient la charte des Nations unies. A noter que dans le NSS 2015 publié par l’administration de B. Obama, « droits humains » apparaissaient 9 fois et dans leNSS 2022 de Joe Biden, « droits humains » apparaissaient 20 fois.
Dans sa critique de la Chine ou de la Russie, Trump n’utilise plus la rhétorique hypocrite des droits humains. Dans le cas des Etats-Unis, Trump se réfère uniquement aux « droits naturels de ses citoyens, dons de Dieu, » (« the God-given natural rights of its citizens”) (NSS 2025, p. 3). Dans le même sens, plus loin dans le document, il énonce que « tous les êtres humains possèdent des droits naturels égaux donnés par Dieu » (« all human beings possess God-given equal natural rights ») (NSS 2025, p. 9).
Et dans le cas des Monarchies dictatoriales du Golfe, plus question de parler de démocratisation, le NSS 2025 énonce que « cela nécessitera d’abandonner l’expérience malavisée des États-Unis qui consiste à faire pression sur ces nations – en particulier les monarchies du Golfe – pour qu’elles abandonnent leurs traditions et leurs formes de gouvernement historiques » [9] NSS 2025 , p. 28.
En résumé, ce qui est nouveau avec Trump, c’est l’abandon pur et simple de la rhétorique sur la promotion des droits humains, le respect du droit international et des traités internationaux en matière de droits humains,…
C’est d’ailleurs cohérent avec les attaques que le NSS 2025 contient contre les institutions onusiennes… Dès la page 2, du NSS 2025, Trump dénonce les précédentes administrations qui : « ont lié la politique américaine à un réseau d’institutions internationales, dont certaines sont animées par un anti-américanisme pur et simple et beaucoup par un transnationalisme qui cherche explicitement à dissoudre la souveraineté des États ».
Sans qu’elles soient nommées dans ce document, on sait que Trump s’en prend régulièrement dans ses discours à l’ONU, à l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), à l’UNESCO, à l’UNRWA (Agence de secours et de travaux pour les réfugiés palestiniens de l’ONU), à l’OCHA (bureau de coordination des affaires humanitaires de l’ONU), au HCR (Haut-Commissariat pour les réfugiés), à l’UNICEF (fonds pour l’enfance), à la FAO (Organisation pour l’alimentation et l’agriculture), au Programme alimentaire mondial (PAM / WFP), au Haut-Commissariat aux droits de l’homme (OHCHR), à la Cour pénale internationale (CPI), à la Cour de justice de La Haye…
Il a d’ailleurs décidé que les Etats-Unis se retiraient de plusieurs de ses institutions, coupaient leur financement et / ou ne reconnaissaient plus leur compétence. Le 7 janvier 2026, Trump a annoncé le retrait des Etats-Unis de 66 organisations internationales, dont 31 organisations onusiennes [11] (Source : White House ).
A noter également que dans le NSS 2025, il n’y a aucune référence aux droits des peuples à l’autodétermination ou aux droits des peuples à exercer leur souveraineté sur les ressources naturelles de leurs territoires car ces droits universels présents dans différents traités des Nations unies sont en contradiction directe avec la politique internationale de Trump.
Contretemps : A propos des droits humains, qu’en est-il de la position de Trump sur les droits des migrant·es ?
Éric Toussaint : Sans surprise, l’administration adopte une position en matière de migration totalement réactionnaire qui est en contradiction complète avec l’esprit de la déclaration universelle des droits humains de 1948.
« Nous voulons un contrôle total sur nos frontières, sur notre système d’immigration et sur les réseaux de transport par lesquels les personnes entrent dans notre pays, légalement et illégalement. Nous voulons un monde où la migration n’est pas simplement « ordonnée », mais un monde où les pays souverains collaborent pour stopper, plutôt que faciliter, les flux migratoires déstabilisateurs, et exercent un contrôle total sur les personnes qu’ils admettent ou non. » [12] NSS 2025 , p. 3
« L’ère des migrations de masse est révolue – Qui un pays admet sur son territoire – en quel nombre et d’où – définira inévitablement son avenir.
Tout pays qui se considère souverain a le droit et le devoir de définir son avenir. De tout temps, les nations souveraines ont interdit les migrations incontrôlées et n’ont accordé la citoyenneté qu’à de rares occasions aux étrangers, qui devaient également satisfaire à des critères exigeants. L’expérience de l’Occident au cours des dernières décennies confirme cette sagesse ancestrale. Dans de nombreux pays, les migrations de masse ont mis à rude épreuve les ressources nationales, accru la violence et la criminalité, affaibli la cohésion sociale, perturbé le marché du travail et compromis la sécurité nationale. L’ère des migrations de masse doit prendre fin. » [13] NSS 2025 , p. 11
La politique brutale néofasciste de Trump contre les migrant·es et réfugié·es a pris des proportions catastrophiques. Au cours de l’année 2025, les autorités étasuniennes ont procédé à des rafles et à des arrestations massives, débouchant, selon des déclarations de l’administration de Trump, sur plus de 2,5 millions de départs (incluant déportations et départs volontaires) et une augmentation très importante des arrestations et des poursuites pénales pour les délits d’immigration illégale visant à créer un climat de peur, voire de terreur, parmi la population immigrée.
En termes d’expulsions pures et simples, certaines sources indiquent un chiffre supérieur à 600 000 (Source : https://cis.org/Arthur/DHS-600000-Deportations-Inauguration-Day ). Trump utilise des termes racistes et déshumanisants à l’égard des migrant·es qui sont du même registre que ceux utilisés par les ministres du gouvernement néofasciste de Netanyahou à l’égard des Palestinien·nes.
Lors d’une réunion de son Cabinet, Trump a attaqué la communauté somalienne (notamment à Minnesota) avec des propos très durs : « Nous allons dans la mauvaise direction si nous continuons à accueillir des ordures dans notre pays. Ilhan Omar est une ordure, rien qu’une ordure. Ce sont des gens qui ne font rien d’autre que se plaindre… Nous ne voulons pas d’eux dans notre pays. » [14] (Source : https://www.theguardian.com/us-news/2025/dec/07/trump-immigration-ice)
Il faut savoir Ilhan Omar, née à Mogadiscio (Somalie), est une femme politique américaine, membre du Parti démocrate et représentante du Minnesota au Congrès des États-Unis, depuis les élections fédérales du 6 novembre 2018.
Les agents de l’agence fédérale de l’Immigration and Customs Enforcement (ICE) utilisent des méthodes d’arrestation très violentes lors de descentes sur les lieux de travail, dans les transports en commun ou même près des lieux considérés comme sensibles (écoles, églises, hôpitaux). Le 7 janvier 2026, un agent de l’ICE a tué une femme qui ne représentait aucun danger à Minneapolis.
Depuis plusieurs mois, l’ICE réalise des arrestations massives dans certaines villes. Les conditions d’incarcération sont terribles et régulièrement volontairement inhumaines afin de provoquer la peur et la terreur. Or, il est démontré que la très grande majorité des personnes étrangères incarcérées par l’ICE n’avait pas d’antécédents judiciaires (Source : https://www.theglobalstatistics.com/ice-detention-statistics/ )
A noter, à titre de comparaison, qu’entre le 1er octobre 2023 et le 30 septembre 2024, pendant le mandat de Joe Biden, 271 484 personnes avaient été déportées par l’Immigration and Customs Enforcement (ICE), chiffre en forte augmentation par rapport au début de mandat de Biden. Pendant la durée totale du mandat de Biden (2021-2024) : selon l’ICE, il y a eu 545 252 déportations officielles.
A souligner aussi que durant les deux mandats de Barack Obama le nombre d’expulsions avait été très élevé : 2 749 706 expulsions en 8 ans (2009-2016), soit une moyenne de 942 par jour. Au cours du premier mandat de B. Obama (2009-2012), la moyenne était de 1 088 par jour ; au cours du second (2013-2016), la moyenne quotidienne est tombée à 794 [15]. Le site factchequeado.com a publié un résumé détaillé des expulsions réalisées par les différentes administrations qui se sont succédées au pouvoir à Washington depuis 1993, voir : https://factchequeado.com/teexplicamos/20250820/obama-deportations-trump-biden-numbers/
Contretemps : Est-il vrai que le NSS 2025 reprend de fait la théorie complotiste et d’extrême droite de la guerre civilisationnelle ?
Éric Toussaint : Ce document de Trump a un contenu clairement d’extrême-droite. Trump y adopte, sans s’y référer explicitement, la théorie du “grand remplacement” qui est une thèse complotiste d’extrême droite. Aux Etats-Unis, c’est la théorie du « white genocide ».
Sous une autre forme, c’est aussi la thèse de Steve Bannon qui a été l’un des principaux architectes idéologiques du trumpisme, en particulier dans sa dimension nationaliste, autoritaire et d’extrême droite. Steve Bannon parle surtout de « guerre civilisationnelle », de « destruction de l’Occident », d’ « immigration de masse comme arme politique » et qui dénoncent les « élites mondialistes qui trahissent les peuples ».
La théorie du grand remplacement a été mise en vogue par des figures politiques françaises comme Éric Zemmour. Selon la théorie du “grand remplacement”, les populations européennes seraient progressivement remplacées par des populations non européennes (souvent musulmanes), du fait de l’immigration, des différences de natalité, et des politiques menées (volontairement ou non) par les élites politiques, économiques et médiatiques.
Cette théorie parle d’un remplacement culturel, civilisationnel et démographique, qu’elle attribue surtout à l’immigration extra-européenne et à l’islam. Elle présente ce phénomène comme une menace existentielle pour l’identité, la culture et la civilisation européenne. C’est ce que reprendle document de Trump publié par la Maison Blanche le 4 décembre 2025.
A propos de l’Europe le document de Trump déclare : « Nous voulons soutenir nos alliés dans la préservation de la liberté et de la sécurité de l’Europe, tout en restaurant la confiance civilisationnelle de l’Europe et son identité occidentale. » [17] NSS 2025 , p. 5
Trump affirme que le déclin économique de l’Europe : « est éclipsé par la perspective réelle et plus sombre d’une disparition civilisationnelle. Parmi les grands défis auxquels l’Europe est confrontée, on peut citer les activités de l’Union européenne et d’autres instances transnationales qui portent atteinte à la liberté politique (Trump et son administration se réfèrent aux politiques restreignant l’action des partis d’extrême-droite et leur propagande raciste ou et anti immigré·es, note d’Éric Toussaint) et à la souveraineté, les politiques migratoires qui transforment le continent et engendrent des conflits, (…), l’effondrement du taux de natalité, ainsi que la perte des identités nationales et de la confiance en soi. ». NSS 2025 , p. 25
En résumé dans ces deux passages, on trouve les arguments clés de la théorie conspirationniste d’extrême droite du grand remplacement et de la guerre civilisationnelle.
Le soutien apporté aux partis d’extrême-droite est explicité dans le passage suivant : « L’Amérique encourage ses alliés politiques en Europe à promouvoir ce renouveau, et l’influence croissante des partis européens patriotiques est en effet un motif de grand optimisme. » [19] NSS 2025, p. 26
Contretemps : Quelle politique à l’égard de la promotion du droit à la diversité (en matière de race, genre, origine, etc.) ?
Éric Toussaint : Trump s’est fait fort de supprimer les politiques dites de DEI (Diversity, Equity, Inclusion, Diversité, Équité, Inclusion), il a mis cette orientation en pratique en prenant différents décrets (voir notamment : https://www.whitehouse.gov/fact-sheets/2025/03/fact-sheet-president-donald-j-trump-removes-dei-from-the-foreign-service/ ) et il le répète dans le document stratégique publié début décembre 2025, en affirmant qu’il applique des politiques qui :
« Réinstaurent une culture de la compétence, en éradiquant les pratiques dites « DEI » et autres pratiques discriminatoires et anticoncurrentielles qui dégradent nos institutions » [20] NSS 2025 , p. 6
Les pratiques DEI qu’a supprimées l’administration de Trump peuvent inclure des quotas, des politiques préférentielles, des priorités de recrutement ou de promotion accordées à des groupes “sous-représentés”, des programmes d’“inclusion” ou des formations sur la diversité, etc. Trump a fait interdire dans le recrutement, la promotion, l’embauche ou le maintien dans des services publics (y compris les armées, le corps diplomatique, etc.), toute prise en compte de race, genre, origine, ou toute forme de préférence fondée sur ces critères.
Trump le réaffirme très clairement à propos des forces armées : « Nous avons éliminé l’idéologie radicale du genre et la folie du wokisme de nos forces armées et avons commencé à renforcer notre armée grâce à un investissement d’un trillion de dollars. » (Introduction signée par Donald Trump, NSS 2025) (“ We got radical gender ideology and woke lunacy out of our Armed forces and began strengthening our military with $ 1 trillion of investment” (Introduction signed by Donald Trump, NSS 2025)
Contretemps : De manière synthétique, Trump annonce quelle politique dans les différentes grandes régions de la planète ?
Éric Toussaint : L’administration de Trump affirme sa volonté de domination totale sur l’hémisphère occidental (c-à-d les Amériques de la Patagonie au Sud, au Canada, au Groenland au Nord) où elle mène des opérations militaires agressives en commençant par prendre pour cible le Venezuela, riche en pétrole. Le NSS 2025 affirme en ce qui concerne l’hémisphère occidental : « Nous empêcherons nos concurrents non hémisphériques de déployer des forces ou d’autres capacités menaçantes, ou de posséder ou contrôler des actifs stratégiques vitaux, dans notre hémisphère. Ce « corollaire Trump » à la doctrine Monroe relève du bon sens et représente une restauration potentielle de la puissance et des priorités américaines, conforme aux intérêts de sécurité américains. » [21] (NSS 2025, p. 15)
Concernant la Chine, le document stratégique de 2025 marque une nouvelle étape : il ne se contente plus de constater la rivalité, mais désigne explicitement l’erreur historique des élites étasuniennes ayant favorisé l’ascension de la Chine. Celle-ci est désormais présentée non seulement comme un concurrent, mais comme une menace directe pour l’économie, la cohésion sociale, les chaînes d’approvisionnement, la sécurité nationale et même la stabilité culturelle des États-Unis.
La conflictualité est ainsi élargie à l’ensemble des sphères économiques, technologiques, idéologiques et sociétales, sans pour autant assumer formellement une option militaire directe. Trump décide d’augmenter sa présence, sa force militaire et ses intérêts économiques dans l’Indo-Pacifique [22], là où il est en confrontation avec la Chine.
Concernant l’Europe, Trump décide d’apporter un soutien appuyé aux partis d’extrême-droite dont certains sont déjà au pouvoir (Italie, Hongrie par exemple) et exige des gouvernements européens qu’ils se comportent en vassaux dociles de Washington notamment en augmentant fortement leurs dépenses miliaires, ce qui bénéficie directement à l’industrie d’armement étatsunienne. Dans ce sens on trouve dans le NSS 2025, la phrase suivante à propos de l’Europe : « Nous voulons travailler avec des pays alignés qui souhaitent retrouver leur grandeur passée » [23]. Le choix du terme « aligné » se passe de commentaire.
Concernant le Proche-Orient, Trump prétend que cette région revêt moins d’importance que par le passé et qu’il va respecter les régimes politiques en place dans les monarchies dictatoriales du Golfe.
Concernant la Russie, Trump est favorable à un partage d’influence si Moscou ne prend pas d’initiative hors d’un périmètre qui inclut certains des anciens pays membres de l’URSS dont l’Ukraine. Trump cherche à convaincre la Russie de prendre ses distances par rapport à la Chine.
Pour l’Afrique, Trump lui consacre très peu de place et la considère uniquement comme un continent d’où extraire des matières premières et où protéger les intérêts des États-Unis. Il s’agit « d’exploiter les abondantes ressources naturelles et le potentiel économique latent de l’Afrique » (« harnessing Africa’s abundant natural resources and latent economic potential »). NSS 2025 , p. 29.
Contretemps : Quelle est la synthèse de conclusion de ton analyse ?
Éric Toussaint : La doctrine de politique internationale rendue publique par la Maison Blanche début décembre 2025 ne constitue pas une simple inflexion conjoncturelle de la politique étrangère des États-Unis, mais l’aboutissement cohérent d’un processus engagé depuis plus d’un quart de siècle dans le cadre de la « nouvelle guerre froide ». Ce document marque une radicalisation qualitative : il assume désormais sans fard une logique de domination impériale, de recours systématique à la force et de rejet explicite du droit international, des institutions multilatérales et des droits humains universels. Sous Donald Trump, cette orientation prend une forme idéologique inédite par son caractère ouvertement prédateur, violent, réactionnaire, autoritaire et néofasciste.
Là où les administrations précédentes combinaient l’exercice de la violence impérialiste avec une rhétorique libérale et humanitaire profondément hypocrite, l’administration Trump rompt avec cette façade. Les droits humains, les droits sociaux, la protection des migrant·es, l’autodétermination des peuples et même la référence minimale au multilatéralisme disparaissent totalement du discours stratégique officiel. Ils sont remplacés par une vision du monde fondée sur les « droits naturels donnés par Dieu », la souveraineté absolue des États dominants, la hiérarchie des civilisations et la légitimation de la coercition militaire permanente.
Cette doctrine s’inscrit dans un contexte de crise structurelle du capitalisme mondial, marqué par une longue dépression, une concurrence exacerbée entre grandes puissances et l’incapacité des anciennes puissances impérialistes du G7 à maintenir leur hégémonie économique. Face au déclin relatif des États-Unis, Washington fait le choix délibéré de la fuite en avant militariste et d’une politique protectionniste brutale. La Chine est désignée comme l’adversaire principal, non parce qu’elle remettrait en cause le capitalisme mondial, mais précisément parce qu’elle s’y est insérée avec succès, contestant la suprématie économique, technologique et géopolitique étatsunienne. La Russie, puissance impérialiste de second rang, sert quant à elle de repoussoir et de justification pour une militarisation accélérée de l’Europe sous tutelle de l’OTAN mais elle n’est plus considérée comme un ennemi.
Le NSS 2025 révèle également une convergence profonde entre impérialisme externe et autoritarisme interne. La dénonciation de la mondialisation libérale s’accompagne non d’un projet d’émancipation sociale, mais d’un nationalisme économique agressif, d’une offensive contre les migrant·es, de l’adoption implicite des thèses complotistes du « grand remplacement » et d’une guerre idéologique contre les politiques d’égalité, de diversité et d’inclusion.
La domination militaire, la prédation économique, le productivisme fossile et le déni climatique forment un tout cohérent, au service des intérêts du complexe militaro-industriel et de la classe capitaliste étatsunienne.
Enfin, loin d’être un « faiseur de paix », Trump apparaît comme l’architecte d’un monde plus instable, plus violent et plus inégalitaire, où la force prime sur le droit et où la guerre devient un instrument ordinaire de gestion de la crise du capitalisme. En ce sens, la nouvelle doctrine de politique internationale des États-Unis ne menace pas seulement les peuples directement visés par l’impérialisme américain — en Palestine, en Amérique latine, en Afrique ou en Asie — mais constitue un danger majeur pour l’ensemble de l’humanité.
Elle renforce le risque de conflits internationaux majeurs, voire d’une conflagration mondiale, dans un contexte où la crise écologique rend déjà l’avenir profondément incertain. Face à cette dérive néofasciste à la tête de la première puissance militaire mondiale, l’enjeu pour les forces progressistes, antimilitaristes, antifascistes, antiracistes, féministes et internationalistes est plus que jamais de reconstruire des solidarités transnationales, de s’opposer à toutes les formes d’impérialisme et de défendre un projet radicalement alternatif fondé sur la paix, l’égalité des droits, la justice sociale, les droits des peuples et la préservation des conditions mêmes de la vie sur Terre.
Source : CADTM



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