
À l’occasion du mois des Droits des Femmes, CAFOnline met en lumière celles qui, qu’elles agissent dans l’ombre ou sous les projecteurs, façonnent l’avenir du football africain. Parmi elles, Kanizat Ibrahim incarne la volonté et la détermination qui permettent au football féminin de franchir de nouvelles étapes. Première femme à occuper le poste de Vice-présidente de la Confédération Africaine de Football (CAF), elle a récemment été élue au Conseil de la FIFA, où elle représentera les intérêts du continent.
Sous son mandat, la CAF a multiplié les initiatives pour structurer le football féminin, notamment en développant des compétitions phares comme la Ligue des Champions Féminine de la CAF et en lançant récemment le programme GIFT pour les jeunes joueuses U-17. Dans cet entretien, Kanizat Ibrahim revient sur les progrès réalisés, les défis qui demeurent et les ambitions qu’elle nourrit pour l’avenir du football féminin en Afrique. Elle évoque la nécessité d’un changement de perception et l’importance d’un soutien renforcé en infrastructures et en financements, tout en partageant sa vision claire et engagée pour faire du football une véritable opportunité pour les femmes du continent.
Elle adresse également un message inspirant aux jeunes filles africaines qui aspirent à une carrière dans le football, qu’elles soient joueuses, entraîneuses ou dirigeantes : croire en leurs rêves avec conviction et persévérance, et ne jamais laisser personne empêcher leur réussite.
Cafonline.com : Madame la Présidente, quel regard portez-vous sur l’évolution du football féminin au cours des quatre dernières années ?
Madame Kanizat Ibrahim : Bonjour, c’est un plaisir de vous rencontrer et de discuter de l’évolution du football féminin.
À mon arrivée à la CAF en 2021, de nombreux défis nous attendaient, nécessitant une analyse approfondie des difficultés rencontrées par les joueuses. Outre les obstacles liés à la religion et à la culture dans certains pays, elles faisaient face à un manque de moyens et d’infrastructures.
Actuellement, le football féminin bénéficie d’une meilleure considération grâce à la mise en place de stratégies pour surmonter ces défis et favoriser la croissance de ce sport.
Aujourd’hui, 47 des 54 fédérations africaines possèdent une équipe senior, et 49 ont une compétition de première division pour les femmes.
Le football féminin est désormais perçu comme une opportunité professionnelle, permettant aux joueuses de subvenir aux besoins de leurs familles et d’en faire leur métier.
Quels sont, selon vous, les plus grands défis à relever pour accélérer la croissance du football féminin sur le continent ?
Tout d’abord, il est essentiel de changer la perception de ce sport. Si chaque Africain voit cette activité comme un moyen d’épanouissement pour les femmes comme pour les hommes, c’est un grand progrès. Ensuite, il faut fournir les mêmes ressources que pour les hommes : formations, salaires, infrastructures, ainsi que davantage de compétitions pour améliorer leur technique de jeu.
Depuis votre prise de fonction, quelles initiatives majeures avez-vous mises en place pour promouvoir et structurer le football féminin en Afrique ?
Nous avons mis en place des compétitions permettant aux jeunes filles de montrer leur talent dès leur plus jeune âge, comme le Programme Scolaire Africain initié par Dr Motsepe, qui encourage les jeunes à s’intéresser au football et à développer leur intérêt pour ce sport. La détection commence très tôt.
Ensuite, nous avons la Women’s Champion League (WCL), une compétition annuelle qui souligne les talents féminins émergents du continent africain. Depuis sa création en 2021, nous avons constaté une amélioration des performances des jeunes femmes footballeuses, avec des équipes présentant un niveau de jeu de plus en plus élevé à chaque édition. Ce tournoi offre une occasion pour les clubs féminins de se confronter à des adversaires de haut niveau, favorisant ainsi leur développement technique et tactique, ainsi que leur visibilité et reconnaissance sur la scène internationale. C’est également une opportunité pour les jeunes joueuses d’acquérir de l’expérience et de se préparer aux compétitions mondiales.
La CAN féminine est une vitrine importante et permet de se qualifier pour la Coupe du monde féminine. Cette année, une nouvelle compétition a été introduite : le CAF GIFT, une compétition des clubs féminins U17, dont l’édition inaugurale a eu lieu en janvier dernier en Tanzanie. Ce projet pilote donne aux jeunes participantes une expérience internationale et annonce d’autres initiatives pour les filles dans un avenir proche.
Pensez-vous que la présence des femmes dans les instances dirigeantes du football africain progresse suffisamment ? Quels efforts restent à faire pour une meilleure représentativité ?
Malheureusement, ce n’est pas encore suffisant. Cependant, le fait d’avoir été la première femme à accéder au poste de Vice-Présidente de la CAF a été un honneur pour moi et permet d’espérer que c’est le début d’une évolution plus grande pour les femmes.
Il est essentiel de s’impliquer davantage dans les instances dirigeantes du football africain pour faire avancer la vision que nous souhaitons pour les jeunes femmes. Ce n’est pas aux hommes d’écrire notre histoire ; cela nous revient naturellement. L’histoire montre que seules celles qui s’investissent pleinement dans leurs projets peuvent les voir réussir. C’est également pertinent dans le domaine du sport. Dans certains pays où le football féminin a progressé, il y a souvent une femme influente au sein des instances. Avec une vision claire et un dynamisme naturel, les femmes peuvent contribuer significativement à l’élévation de ce sport. Les femmes africaines ont déjà montré une véritable passion et une implication indéniable pour le football.
Quelle est votre vision pour l’avenir du football féminin en Afrique ? Quels objectifs aimeriez-vous voir atteints dans les prochaines années ?
Pendant ces quatre années, il a été observé que l’Afrique possède des talents exceptionnels dans le domaine du football féminin. En investissant dans le développement de ce sport à tous les niveaux, depuis la détection des jeunes talents jusqu’à l’amélioration des conditions de jeu et d’entraînement, et en assurant le soutien des fédérations et des gouvernements, il est possible de réaliser la vision de progrès pour le football féminin.
Encourager la participation des jeunes filles dès leur plus jeune âge en leur fournissant les ressources nécessaires peut favoriser l’émergence de talents capables de rivaliser avec les meilleures équipes mondiales.
Il est plausible qu’une équipe africaine triomphe prochainement sur la scène mondiale, apportant une fierté significative au continent.
Avec un soutien adéquat en infrastructures, formation et financement, la possibilité de voir une équipe africaine remporter la Coupe du monde dans un avenir proche est tout à fait envisageable.
Madame la Vice-Présidente, qu’est-ce qui vous motive au quotidien dans votre mission pour le développement du football féminin, malgré les défis auxquels vous êtes confrontée ?
Lorsque vous ressentez la joie d’une équipe victorieuse, l’engouement autour du sport, la détermination des joueuses, ou la tristesse des perdantes, vous ne pouvez pas rester indifférent. Ce sport représente un espoir pour certaines et une passion pour d’autres. Voir le bonheur qu’il apporte aux femmes, quel que soit leur âge, me motive à leur offrir ces moments précieux. La Women’s Champion League (WCL) illustre parfaitement ces émotions intenses. Depuis sa création, chaque année nous vivons des émotions fortes qui montrent que ce sport est une bénédiction pour les femmes.
Le développement du football féminin passe aussi par des infrastructures et des compétitions solides. Quels sont les projets en cours pour structurer davantage les compétitions féminines sur le continent ?
En effet, sans elles il ne peut y avoir de progrès visibles. 4 points clés pour y arriver : augmentation des financements, expansion des compétitions, professionnalisation et visibilité accrue.
La mise en place de la Women’s Champion League et l’augmentation annuelle des dotations ont contribué au développement. Le taux croissant de participation des équipes indique l’intérêt des femmes pour ce sport et encourage l’accroissement du nombre d’équipes à chaque événement.
Il est également nécessaire de se préoccuper du professionnalisme du football féminin en offrant plus de formations, tant pour l’arbitrage afin d’assurer l’équité, que pour les entraîneurs afin de fournir un enseignement spécifique aux femmes. Il est important aussi de donner de la visibilité à nos compétitions. Ainsi, il est crucial d’augmenter le nombre de sponsors pour soutenir l’essor du football féminin.
La collaboration avec les gouvernements est essentielle pour le développement des infrastructures sportives, qui sont la base d’un football féminin florissant. Sans un soutien institutionnel fort, il est difficile de garantir des installations de qualité et accessibles à toutes les joueuses. Tout est interconnecté.
Quel message souhaitez-vous adresser aux jeunes filles africaines qui aspirent à faire carrière dans le football, que ce soit en tant que joueuses ou dirigeantes ?
N’ayez aucune crainte et engagez-vous pleinement. Vous avez démontré vos compétences sur le terrain ; vous pouvez également les appliquer en tant que dirigeante. La volonté est essentielle, et vous l’avez déjà prouvée. Alors, ne laissez personne prendre votre place !