Kwilu et Kikwit : local ou global ? (Jean-Baptiste Malenge)
J’écris un livre en langue kikongo pour raconter et expliquer la difficile question de savoir où placer l’accent : consacrer son énergie pour l’intérêt de la ville de Kikwit ou de la Province du Kwilu, ou plutôt se flatter et satisfaire au besoin d’être reconnu comme un Kinois ? A qui s’adresse-t-on lorsque, dans les médias ou dans la rue, on parle en langue lingala, langue de la capitale Kinshasa plutôt qu’en langue locale kikongo ?
L’aménagement de la Route Nationale n° 1 et du pont Loange, entre les provinces du Kwilu et du Kasaï, a bien favorisé le commerce. Au bord de la route, les vendeurs ambulants de produits champêtres proposent leurs marchandises aux clients en langue lingala, entre le Kikongo du Kwilu et le Tshiluba du Kasaï. Des pasteurs autoproclamés des sectes religieuses sont venus de Kinshasa ou du Kasaï et se sont accrochés au Kwilu. Les adeptes des miracles les suivent… en langue commune lingala, se promettant le bonheur de se retrouver un jour au paradis dans la capitale Kinshasa voire en Europe. L’exode rural commence ainsi dans les esprits.
Mais on l’aura compris : ils sont nombreux les riches hommes et femmes originaires du Grand Bandundu. Ils ont de somptueux domaines dans la capitale Kinshasa. Hélas ! Leur Kwilu natal n’a pas offert de gîte honorable pour leur récent séjour officiel. Les réseaux sociaux se sont bien moqués d’eux. Il est vrai : Ils ne sont pas les seuls dans ce pays aux campagnes abandonnées.
Ces hommes et ces femmes ont entraîné leurs parents et covillageois à grossir la ville de Kinshasa de quelque 18 millions d’habitants. Et dans cette ville surpeuplée, peu vivent correctement, dignement.
Quelques-uns des honorables du Kwilu sont des élus du peuple, d’hier et d’aujourd’hui. Ils se sont enrichis, de diverses manières. Qu’ils soient réellement encore riches ou moins riches, ils sont bien inondés, submergés par des attentes du peuple quémandeur.
Entre les uns et les autres de tous ces Kwilois émigrés, la plupart, surtout les jeunes, filles et garçons, se distinguent souvent par la langue. On se demande pourquoi ils auraient perdu la langue Kikongo même quand ils parlent entre eux. Comment appeler cette maladie soudaine ?
Tel député en fait rigoler beaucoup par son français recherché. Il est devenu littéralement un comédien public, un humoriste patenté. On le croirait à peine assumer une fonction publique. Il semble plutôt jouer un rôle théâtral reconnu. (Je lui ai transmis un message par l’entremise d’un animateur de radio locale de Kikwit. Le député venait de discuter en direct avec 3 journalistes de 3 radios locales. Il m’avait bien convaincu par sa connaissance de la vie du peuple, sa capacité à plaider et son souci du bien-être du peuple. Il parlait en langue locale, le Kikongo.)
Voilà à peu près pourquoi j’écris mon livre. En Kikongo, pour donner un exemple. Mais surtout pour plaider en faveur du local. En visant le local, on atteindra le global, l’universel.
La décentralisation de la politique nationale est la voie sûre du développement national.
Je n’ai pas de souci ni de mérite particulier. Je suis prêtre catholique, journaliste depuis longtemps. J’enseigne la communication et la philosophie à l’université. En 2002, j’ai défendu une thèse de doctorat en philosophie et lettres à l’Université catholique de Louvain-Neuve en Belgique. Son titre : « L’universel au cœur du particulier. Philosophie africaine, philosophie de la communication ».
Question de curiosité : Combien de facultés ou de départements de lettres ou de communication ou journalisme avons-nous dans l’enseignement supérieur dans le Grand Bandundu ? Et combien de nouvelles écoles secondaires organisent une section littéraire ?
