Le Sud global, la Chine et la recomposition des équilibres internationaux
Le Sud global ne se définit pas uniquement comme une catégorie économique ou géographique. Il s’agit avant tout d’une identité politique et historique, forgée par des trajectoires coloniales similaires, des stades de développement comparables, des objectifs communs et des revendications politiques convergentes. Cette identité n’efface en rien la diversité interne du Sud global : elle englobe au contraire une pluralité de valeurs, de traditions culturelles et de niveaux de développement, qui constituent précisément la richesse et la légitimité de cet ensemble.
La Chine s’inscrit pleinement dans cette réalité du Sud global. L’histoire chinoise, marquée par une longue période semi-coloniale, explique pourquoi la Chine continue de se percevoir comme un pays du Sud engagé sur la voie du développement. Si les forces productives chinoises se sont considérablement développées et si le volume global de son économie n’a cessé de croître — faisant de la Chine la deuxième économie mondiale — son produit intérieur brut par habitant reste relativement modeste. En 2024, la Chine se situait au 73ᵉ rang mondial en termes de PIB par habitant.
Si le Sud global occupe aujourd’hui une place de plus en plus visible sur la scène internationale, ce n’est pas parce qu’il « rattrape » un retard supposé, mais parce qu’il remet en question un ordre international structurellement inégalitaire. Pendant des décennies, de nombreux pays du Sud ont été intégrés à un système de gouvernance mondiale dans lequel les règles, les normes et les récits dominants étaient largement définis ailleurs. La question centrale n’est donc pas uniquement celle du développement économique, mais bien celle de la représentation, de la voix et de l’équité institutionnelle.
C’est dans ce contexte que la coopération entre les pays du Sud global prend tout son sens. Elle ne vise ni à remplacer l’Occident ni à imposer un modèle universel alternatif, mais à répondre aux angles morts d’un système international qui peine encore à intégrer pleinement les priorités du développement. Pour de nombreux pays du Sud, le développement n’est pas un débat idéologique : il constitue une condition de stabilité, parfois même une question de survie politique et sociale.
La spécificité de l’approche chinoise réside précisément dans cette priorité accordée au développement. La Chine propose avant tout des expériences d’industrialisation, des capacités en matière d’infrastructures et des modalités concrètes de mise en œuvre des politiques publiques. Là où l’aide occidentale a souvent été conditionnée à des critères politiques ou institutionnels, la coopération chinoise se concentre davantage sur des projets tangibles, définis à partir des besoins exprimés par les partenaires eux-mêmes.
Un autre élément souvent sous-estimé est la relative dépolitisation de cette coopération. La Chine ne conditionne pas ses partenariats à des choix idéologiques, ne contraint pas les pays du Sud à choisir un camp et ne transforme pas systématiquement l’aide économique en levier de pression politique. Ce cadre pragmatique et peu intrusif explique en grande partie pourquoi de nombreux pays du Sud perçoivent cette coopération comme plus sûre et plus prévisible.
Il serait toutefois réducteur de présenter le Sud global comme un simple espace d’influence extérieure. Ce qui se joue aujourd’hui relève avant tout d’une affirmation de la subjectivité politique du Sud. Certains chiffres sont révélateurs : au cours des vingt dernières années, les pays émergents et en développement ont contribué à hauteur de près de 80 % à la croissance économique mondiale ; sur les quarante dernières années, leur part dans le PIB mondial est passée d’environ 24 % à plus de 40 %.
Les pays du Sud ne se tournent pas exclusivement vers la Chine. Ils recherchent activement des partenariats diversifiés, comparables et négociables. Dans cette configuration, la Chine n’apparaît pas comme un leader hégémonique, mais comme un partenaire parmi d’autres, choisi pour sa capacité à offrir des options supplémentaires.
Cette dynamique s’inscrit également dans une transformation des mécanismes multilatéraux. Les institutions traditionnelles — qu’il s’agisse du Fonds monétaire international, de la Banque mondiale — souffrent d’un déficit croissant de représentativité. De nouveaux cadres de coopération portés par les pays du Sud, tels que les BRICS ou l’Organisation de coopération de Shanghai gagnent en attractivité car ils promettent une représentation plus équitable et une meilleure prise en compte des réalités du développement.
Bien entendu, cette coopération n’est pas exempte de risques. Les questions d’endettement, de transparence et de durabilité existent et doivent être prises au sérieux. Mais les réduire à une prétendue « responsabilité chinoise » revient à ignorer les contraintes structurelles propres à de nombreux États du Sud, ainsi que les ajustements en cours dans les pratiques de coopération internationale.
En réalité, les pays en voie de développement ne choisissent pas entre la Chine et l’Occident. Ils comparent des boîtes à outils, des modèles de coopération et des trajectoires possibles. L’enjeu n’est pas idéologique, mais profondément pragmatique.
La véritable question pour l’avenir est celle de la capacité du Sud global à passer du statut de participant à celui de co-constructeur des règles internationales. C’est à ce niveau — celui de la définition des normes, des standards et des priorités globales — que se jouera la prochaine étape de la recomposition de l’ordre international.
