Novembre, un mois d’histoire et de justice différée au Cameroun
Alors même que d’ordinaire, ce mois rappelle aux Camerounais certaines des injustices emblématiques commises depuis l’indépendance ou la première transition politique du pays, il sera cette année marqué par la prestation de serment inédite du président sortant pour un huitième mandat surréaliste, ainsi que par les vagues de protestations nationales contre les accusations de falsification spectaculaire des résultats électoraux dont les images ont inondé les réseaux sociaux.
Novembre comme mois d’accession au pouvoir du Renouveau
En effet, depuis 1982, les pouvoirs publics présentent, chaque année, le mois de novembre comme celui d’une renaissance du Cameroun. Arrivé au pouvoir le 6 novembre 1982, à la faveur de la démission du premier président du Cameroun intervenue deux jours plus tôt, Paul BIYA et ses partisans s’efforcent de dépeindre cet événement comme une véritable délivrance du peuple camerounais, sur fond de démocratisation, de rigueur et de moralisation des mœurs publiques. C’est dans cette logique que le 6 novembre est une sorte de jour férié non-déclaré, marqué par des libations et des scènes de réjouissance, mais aussi de « gratitude » envers le président Paul BIYA, à travers le pays. Si ces dates du mois de novembre font effectivement partie de l’histoire politique récente de notre pays, d’autres moments plus sombres, non encore résolus, sont volontairement passés sous le tapis et ignorés.
Novembre, souvenir d’une longue tradition de violences sur les corps et les morts
Bien que la liturgie et le calendrier officiels ne mentionnent que l’événement heureux du mois de novembre qu’aurait été l’arrivée au pouvoir du Président Paul BIYA, et par inférence la démission du 4 novembre qui aurait cela possible, l’histoire retient sans doute que ce mois est également associé au souvenir douloureux d’une violence d’État exercée sur les corps des citoyens en désaccord avec les pouvoirs en place, et ce, y compris sur leurs sépultures.
Ainsi, moins d’un an après la proclamation de l’indépendance du Cameroun, en janvier 1960, le populaire leader indépendantiste Felix-Roland Moumié, qui prônait la réunification du pays avant son indépendance ainsi que l’élévation du standard de vie des Camerounais, était assassiné en Suisse le 3 novembre 1960 par les services secrets français, en coordination avec le jeune pouvoir camerounais dirigé par Ahmadou Babatoura Ahidjo. Ce dernier croyait ainsi résoudre le problème de son illégitimité en autorisant l’assassinat de son adversaire politique le plus redoutable. Ce crime odieux, qui plongea le monde politique et la famille des activistes indépendantistes ainsi que les rares pouvoirs progressistes africains dans l’émoi, fut largement ignoré au Cameroun par les pouvoirs publics. Le corps ne fut pas autorisé à rentrer au Cameroun et Moumié, l’un des fils les plus méritants du pays, fut enterré à Conakry, où il repose toujours dans l’indifférence des autorités successives.
À l’inverse, Mobutu qui, quelques années après avoir assassiné Patrice Lumumba et tenté d’effacer sa mémoire, finit par le sanctifier publiquement en le déclarant martyr et héros de l’indépendance. Ahidjo, qui dirigea le Cameroun pendant une vingtaine d’années, ne crut pas bon de rétablir, même symboliquement ou par cynisme, l’honneur et la mémoire de Moumié en facilitant le retour de sa dépouille. Il démissionna donc le 4 novembre pour laisser le pouvoir à son successeur constitutionnel, qui prêta serment le 6 novembre et le contraignit aussitôt à l’exil, avant de le condamner par contumace.
Répétition de l’histoire. Ahidjo est décédé le 30 novembre 1989 à Dakar, où il a été enterré, devenant ainsi le 2ème Camerounais de haute stature persécuté jusqu’au cadavre par son propre pays. Depuis lors, ses restes demeurent à l’étranger, où repose désormais également la dépouille de son épouse, Mme Germaine Ahidjo.
Ces deux plaies béantes de l’histoire de notre nation continuent de contaminer malheureusement encore aujourd’hui notre conscience collective. C’est dans ce contexte, où coexistent des injustices non corrigées et des proclamations d’avancées démocratiques que le mois de novembre 2025 introduit un élément inédit : l’élection d’un président âgé de 92 ans pour un huitième mandat indécent, marqué par des accusations de braquage éhonté et spectaculaire du vote populaire, et aussi des morts que l’on refuse de nommer
Novembre 2025, le Cameroun renoue avec la culture des meurtres politiques
Depuis le scrutin du 12 octobre, au cours duquel une grande partie des électeurs ont été choqués par les opérations de bourrage des urnes orchestrées par certaines élites du régime en place ainsi que la falsification des procès-verbaux après le comptage public dans les bureaux de vote, le sang ne cesse de couler à travers le pays. Pour l’heure, nul ne connait le bilan exact. Certaines sources avancent le chiffre d’une quarantaine de 40 morts et plus de 2000 arrestations, dont des cas de tortures filmées. Il est probable que, comme en 2008 lors des manifestations contre la modification de la Constitution en vue de l’instauration d’un pouvoir et d’une impunité à vie, les jeunes soient, une fois de plus, durement punis par une oligarchie de vieillards qui les affament, les forment mal, les condamnent au chômage et leur interdisent l’exercice de leurs droits fondamentaux, tels que le respect de leur vote, la liberté d’association, d’expression ou de manifestation.
En attendant, le mois de novembre restera l’un des plus chargés de l’histoire politique récente de notre pays. Vivement qu’il nous aide, un jour, à sortir de ce cycle infernal de violence, tant pour les vivants que pour les morts, afin que le Cameroun se réconcilie enfin avec lui-même et ses enfants.
Alain NGONO
Citoyen camerounais
