Le Venezuela et le Droit international : Le paradoxe d’un droit sans souverain (William Albert Kalengay)
Il y a, dans l’expression droit international, une tension presque insoluble. Le droit, par essence, suppose une autorité capable de dire la règle et de la faire respecter. L’international, lui, est le domaine de la souveraineté, de l’égalité formelle entre États et de l’absence d’un pouvoir supérieur. Associer les deux revient donc à marier une norme avec un vide d’autorité. Et pourtant, c’est dans cet espace incertain que se joue une part décisive de l’ordre mondial.
Dans les États, le droit est clair : il contraint, sanctionne, s’impose. À l’échelle internationale, il persuade, recommande, parfois intimide, mais contraint rarement. Aucun gendarme mondial ne veille à son application. Les juridictions existent, les traités abondent, les principes sont proclamés. Mais la force qui transforme la règle en obligation effective demeure fragmentée, dépendante de la volonté politique et, surtout, du rapport de puissance.
C’est là que naît le malaise. Le droit international parle le langage de l’universalité, mais fonctionne selon la grammaire de la puissance. Les États les plus forts s’en font les gardiens quand il conforte leurs intérêts, et les sceptiques quand il les limite. Les plus faibles y voient souvent un rempart moral, parfois un refuge symbolique, mais rarement une protection effective. Cette asymétrie n’est pas une dérive récente ; elle est constitutive du système.
Faut-il pour autant conclure à l’inutilité du droit international ? Ce serait une erreur. Car s’il ne s’impose pas comme le droit interne, il structure néanmoins le monde. Il fixe des lignes rouges, même lorsqu’elles sont franchies. Il crée des coûts politiques, diplomatiques et réputationnels. Il offre un langage commun pour dénoncer, arbitrer, négocier. Sans lui, la loi du plus fort serait nue, brutale, sans masque ni justification.
Le paradoxe est donc le suivant : le droit international est faible dans son application, mais puissant dans sa fonction symbolique et politique. Il ne garantit pas la paix, mais rend la guerre plus coûteuse à justifier. Il n’empêche pas les violations, mais les transforme en scandales. Il ne supprime pas l’arbitraire, mais l’oblige à se camoufler derrière des récits juridiques.
Ce paradoxe éclate au grand jour à chaque crise majeure. Les conflits armés, les annexions, les sanctions unilatérales révèlent un droit invoqué à géométrie variable. Les principes sont brandis comme des armes rhétoriques, et non comme des règles impartiales. Le droit devient alors un champ de bataille narratif, où chacun cherche à s’approprier la légitimité.
Mais cette instrumentalisation ne signifie pas que le droit soit mort. Elle prouve au contraire qu’il demeure central. On ne se justifie que devant ce qui compte. Si le droit international était insignifiant, nul ne prendrait la peine de l’invoquer, de le contourner ou de le réinterpréter.
La question n’est donc pas de savoir si le droit international est un “vrai” droit, mais quel type de droit il est. C’est un droit de transition, né d’un monde sans souverain mondial, cherchant à civiliser la force sans pouvoir l’abolir. Un droit imparfait, souvent frustrant, mais indispensable pour éviter que l’anarchie ne soit totale.
Pour les États fragiles, les pays en développement et les nations exposées aux jeux de puissance, l’enjeu est clair : ne pas idéaliser le droit international, mais ne jamais l’abandonner. Il ne remplace pas la force, la diplomatie ou la stratégie, mais il leur donne un cadre, un horizon et une légitimité.
Le droit international n’est pas l’antithèse de la puissance. Il en est la conscience inachevée. Tant que le monde restera composé d’États souverains, il demeurera ce qu’il est aujourd’hui : un droit sans souverain, mais un langage sans lequel aucun ordre mondial n’est possible.
