Rwanda : les premières fissures d’un narratif dominant longtemps incontesté (Par Roger B. Bope, Stratège et Analyste en Sécurité et Defense)
Pendant près de trois décennies, le Rwanda a exercé un contrôle exceptionnel sur sa représentation internationale. À la suite du génocide de 1994, le régime issu du Front patriotique rwandais a progressivement imposé un cadre interprétatif dominant — un véritable monopole narratif — structurant la manière dont le pays, ses dirigeants et ses actions régionales étaient perçus par les chancelleries, les organisations internationales et une large partie des médias occidentaux.
Ce récit, fondé sur une autorité morale incontestable, a longtemps résisté à la critique. Aujourd’hui, cependant, ses fondements apparaissent de plus en plus fragilisés.
Ce monopole reposait sur un socle puissant : le génocide conférait à l’État rwandais une légitimité morale exceptionnelle, lui permettant de se présenter à la fois comme victime historique et comme garant de la prévention des violences de masse. Dans ce cadre, toute critique portant sur la gouvernance interne ou sur les engagements régionaux du Rwanda était fréquemment disqualifiée en amont, assimilée à de l’irresponsabilité, à une ignorance du passé ou, dans certains cas, à une forme de négationnisme. Le débat factuel cédait alors la place à un cadrage moral, où la contestation devenait suspecte par principe.
Pendant longtemps, cette stratégie a produit ses effets. Le Rwanda a été largement perçu comme un modèle de reconstruction post-conflit, de stabilité et d’efficacité étatique. Ses préoccupations sécuritaires, notamment dans la région des Grands Lacs, ont été interprétées comme des impératifs défensifs, justifiant des pratiques exceptionnelles. Des analyses alternatives existaient, mais elles demeuraient marginalisées, souvent reléguées aux marges du débat public international.
Toutefois, aucun récit ne peut durablement se soustraire à l’épreuve des faits. Au fil des années, des tensions se sont accumulées entre le discours officiel et des éléments empiriques de plus en plus documentés. Les rapports successifs des groupes d’experts des Nations unies, certaines enquêtes journalistiques, des fuites diplomatiques et des prises de position étatiques ont progressivement remis en cause les dénégations répétées concernant l’implication du Rwanda dans des conflits au-delà de ses frontières, en particulier en République démocratique du Congo.
Dans ce contexte, la stratégie de communication des autorités congolaises a connu une inflexion significative, dont le président Félix Tshisekedi constitue l’axe structurant. Fort d’une maîtrise assumée des codes du marketing, en particulier de l’usage du mantra comme technique de fixation et de répétition performative —, il s’est engagé dans une entreprise méthodique de déconstruction et de fissuration d’un narratif dominant qui, durant de longues années, s’était imposé comme intangible et incontestable. Cette rupture assumée s’est accompagnée de l’intervention directe de son ministre de la Communication et des Médias, Patrick Muyaya, souvent perçu comme le “Véritable Maverick” de cette offensive narrative.
En introduisant dans le débat public des formules à forte portée symbolique, il a contribué à reconfigurer les termes mêmes de la confrontation idéologique. L’expression « père et fils », utilisée pour désigner le triptyque Rwanda–RDF–AFC/M23, visait à exposer une relation de filiation stratégique, politique et militaire jusque-là niée. De même, le recours à l’expression « le poison rwandais » pour qualifier ce qui est décrit comme des mensonges répétés s’inscrit dans une stratégie de dénonciation d’un système discursif perçu comme totalitaire dans sa logique et dans ses méthodes.
Le discours officiel demeure inchangé dans sa formulation, mais il perd progressivement de sa capacité de persuasion
C’est là que se joue ce que l’on peut qualifier d’érosion narrative. Le discours officiel demeure inchangé dans sa formulation, mais il perd progressivement de sa capacité de persuasion. Les dénégations se répètent, les accusations morales deviennent réflexes, et le message, à force d’être reconduit à l’identique, apparaît de plus en plus mécanique. Lorsque toute critique est systématiquement disqualifiée, l’accusation cesse de produire son effet dissuasif. Le registre moral, autrefois protecteur, se transforme en automatisme défensif.
Le basculement survient lorsque la dénégation elle-même devient difficilement tenable. C’est le moment de l’effondrement du déni : celui où un pouvoir est contraint d’ajuster son discours sans reconnaître explicitement l’inflexion. Des réalités longtemps niées sont alors requalifiées en malentendus, en contraintes sécuritaires ou en interprétations erronées du contexte. Le changement est rarement assumé, mais il est perceptible.
À ce stade, l’essentiel est déjà perdu : l’autorité d’interprétation. Le régime ne fixe plus les termes du débat ; il y réagit. Ses déclarations ne clôturent plus la discussion, elles alimentent de nouveaux doutes. Les soutiens deviennent plus prudents, certains relais se taisent, et les narratifs concurrents gagnent en crédibilité non par leur force intrinsèque, mais parce que le narratif dominant s’est fissuré sous le poids de ses contradictions.
Cette évolution dépasse largement le cas rwandais. Elle illustre une dynamique générale des relations internationales modernes : aucun pouvoir ne peut durablement fonder sa domination narrative sur l’exception morale et la dénégation systématique. Lorsqu’un récit est protégé de toute remise en question plutôt que confronté aux faits, il accumule des fragilités latentes. Et lorsque celles-ci émergent, l’effondrement est rarement progressif.
L’expérience rwandaise constitue ainsi une étude de cas sur la construction et la décomposition du pouvoir narratif. Le contrôle du récit peut durer des années, voire des décennies. Mais dès lors que la cohérence se fissure, qu’un discours commence à osciller, à se contredire ou à se replier sans explication, la répétition ne suffit plus.
La crédibilité, une fois entamée, ne se restaure pas par l’invocation morale. Et lorsque la cohérence disparaît, la bataille du récit n’est plus seulement disputée : elle est, de
fait, perdue.
