Rdc : parler de dialogue pendant l’occupation, est-ce défendre la paix ou désarmer la Nation ?
Par Jean Aimé Mbiya Bondo Shabanza
Premier Vice-Président fédéral et Représentant adjoint
UDPS/Tshisekedi – Fédération des États-Unis d’Amérique
Analyste géostratégique
Expert en administration publique et gouvernance politique
La République démocratique du Congo traverse l’une des phases les plus critiques de son histoire contemporaine depuis la fin officielle des grandes guerres régionales. À l’Est du pays, une agression militaire caractérisée, documentée par de nombreux rapports onusiens, organisations internationales et chancelleries étrangères, se poursuit sous couvert d’un mouvement armé présenté comme congolais, le M23/AFC, mais dont l’appui militaire, logistique et stratégique du Rwanda est aujourd’hui largement établi. Cette guerre asymétrique a déjà provoqué des milliers de morts, des déplacements massifs de populations civiles, l’effondrement de l’administration publique dans plusieurs territoires et une remise en cause directe de l’autorité de l’État sur une partie de son territoire.
Dans un tel contexte, la parole publique acquiert une portée stratégique majeure. Elle ne relève plus du simple commentaire moral ou de l’opinion personnelle : elle structure les perceptions, influence les rapports de force diplomatiques et façonne la mobilisation nationale. En période de conflit armé, chaque mot prononcé par une institution influente contribue soit à la clarté, soit à la confusion. Il peut renforcer la cohésion nationale ou, au contraire, fragiliser la position d’un État agressé sur la scène interne et internationale.
C’est précisément à ce niveau que les prises de position de l’abbé Donatien Nshole, secrétaire général de la Conférence Épiscopale Nationale du Congo (CENCO), soulèvent aujourd’hui une inquiétude profonde. Face à une guerre d’agression étrangère pourtant largement documentée, son discours public semble s’inscrire dans une logique de relativisation qui contraste avec la gravité des faits observés sur le terrain. En évoquant des formulations atténuantes ou en privilégiant des lectures qui déplacent le cœur du conflit vers des dynamiques internes, cette posture brouille la compréhension même de la nature du drame que traverse la Nation.
Or, dans une situation où la souveraineté nationale est directement attaquée, toute ambiguïté devient lourde de conséquences. Elle affaiblit la lisibilité du conflit, dilue les responsabilités et contribue à installer un doute préjudiciable, tant au sein de l’opinion publique congolaise que dans les cercles diplomatiques internationaux. Lorsque cette ambiguïté émane d’une institution religieuse historiquement perçue comme une autorité morale et un repère éthique, son impact est démultiplié.
Le problème ne réside donc pas dans le droit de l’Église à s’exprimer, mais dans la nature et les effets de cette expression. En temps de paix, la nuance est une vertu. En temps de guerre d’agression, l’excès de nuance peut devenir une forme de désarmement moral. En refusant de nommer clairement l’agresseur et en contribuant, volontairement ou non, à relativiser l’ampleur de l’attaque contre l’État congolais, ce discours cesse d’éclairer la Nation ; il l’expose à la confusion et à l’affaiblissement stratégique.
C’est à ce carrefour précis que la posture actuelle de l’abbé Donatien Nshole interroge, non sur le plan théologique, mais sur le terrain éminemment concret de la responsabilité publique en période de crise nationale majeure.
La banalisation de l’agression : une faute lourde
Parler de « dégâts collatéraux » pour qualifier des massacres de civils, des villages rasés, des femmes violées et des territoires occupés relève d’une perversion du langage. En droit international humanitaire, le dommage collatéral est un effet secondaire non intentionnel. Or, ce qui se déroule à l’Est du Congo est tout sauf accidentel : il s’agit d’une stratégie militaire planifiée, soutenue logistiquement et politiquement par un État étranger.
Employer un vocabulaire édulcoré dans un tel contexte n’est pas une maladresse sémantique. C’est une prise de position idéologique. C’est refuser de nommer l’agresseur. C’est contribuer, consciemment ou non, à la normalisation de l’inacceptable. Et lorsque cette parole émane d’une institution religieuse censée incarner la vérité morale, la gravité est décuplée.
Le “dialogue national” comme diversion stratégique
L’un des aspects les plus problématiques du discours tenu par certains acteurs influents, dont des responsables ecclésiaux, réside dans l’insistance répétée sur un « dialogue national » présenté comme la voie privilégiée, voire prioritaire, de sortie de crise. À première vue, l’appel au dialogue peut paraître consensuel et apaisant. Mais replacé dans le contexte précis de la situation sécuritaire actuelle, ce narratif soulève de sérieuses interrogations quant à sa pertinence stratégique et à ses effets politiques réels.
La crise que traverse aujourd’hui la République démocratique du Congo n’est pas, dans son essence, une crise de gouvernance interne ou un différend politique entre Congolais. Elle est avant tout une crise de souveraineté. Des territoires sont occupés, des populations civiles sont déplacées sous la contrainte, et l’autorité de l’État est défiée par un groupe armé bénéficiant d’un appui militaire extérieur avéré. En ce sens, le cœur du problème ne se situe pas à Kinshasa, mais bien au-delà des frontières nationales.
Insister sur un dialogue national dans un tel contexte revient à opérer un glissement dangereux : celui qui consiste à transformer une guerre d’agression étrangère en une querelle interne. Ce déplacement du cadre d’analyse n’est pas neutre. Il modifie la lecture du conflit, dilue les responsabilités et, de facto, tend à dédouaner l’agresseur tout en renvoyant la charge morale et politique sur l’État congolais lui-même. C’est une inversion des rôles qui affaiblit la position de la RDC, tant sur le plan interne que sur la scène internationale.
Sur le plan stratégique, cette approche comporte un autre risque majeur : celui de la démobilisation nationale. Lorsqu’un peuple est confronté à une agression extérieure, la priorité est la défense du territoire, la consolidation des institutions de sécurité et la mobilisation diplomatique. Introduire prématurément un débat interne sous forme de dialogue national peut fragmenter le front intérieur, créer des lignes de fracture artificielles et détourner l’attention des véritables enjeux sécuritaires.
Il convient également de rappeler une distinction fondamentale : le dialogue est un instrument de résolution des conflits politiques internes ; il n’est pas un outil de récupération de territoires occupés. Aucune nation au monde n’a reconquis sa souveraineté par des forums de concertation internes pendant qu’une armée étrangère consolidait ses positions sur le terrain. Confondre ces registres relève soit d’une erreur d’analyse, soit d’une dangereuse naïveté politique.
En définitive, ériger le dialogue national en solution centrale dans une situation de guerre d’agression revient à ignorer la hiérarchie des urgences. La souveraineté ne se négocie pas. Elle se défend, juridiquement, diplomatiquement et, lorsque cela est imposé, militairement. Tant que l’ennemi occupe le territoire national, toute tentative de déplacer le débat vers des mécanismes internes constitue non pas une réponse à la crise, mais une diversion stratégique aux conséquences potentiellement lourdes pour l’avenir de l’État congolais.
La responsabilité morale de la CENCO face à l’Histoire
La Conférence Épiscopale Nationale du Congo ne peut ignorer le poids singulier de sa parole dans la société congolaise. Par son implantation territoriale, son autorité morale et son accès privilégié aux médias nationaux et internationaux, la CENCO n’est pas un acteur ordinaire de l’espace public. Elle façonne durablement les perceptions, influence les agendas politiques et contribue, volontairement ou non, à orienter la lecture des crises nationales. Cette position impose une responsabilité éthique d’autant plus élevée lorsque le pays est confronté à une agression armée.
En temps normal, la prudence lexicale et la recherche de l’équilibre peuvent être perçues comme des vertus. En temps de guerre d’agression, elles deviennent une ligne de crête périlleuse. Lorsqu’une institution morale évite de nommer clairement l’agresseur, relativise la nature du conflit ou privilégie des cadres d’analyse qui diluent la responsabilité extérieure, elle ne se contente plus d’observer : elle participe à la construction d’un récit. Et dans un conflit, le récit est une arme stratégique.
L’enjeu n’est donc pas théologique, mais profondément politique et moral. La mission prophétique de l’Église, souvent invoquée pour justifier ses prises de position, suppose une exigence de vérité, y compris lorsque celle-ci dérange. Or, refuser de qualifier explicitement une agression étrangère documentée, tout en multipliant les appels à des solutions internes, crée une dissonance morale difficilement justifiable. Cette posture donne le sentiment que la CENCO exige davantage de clarté et de responsabilité de l’État congolais que de l’agresseur lui-même.
Cette asymétrie est au cœur du malaise actuel. Elle nourrit l’impression que la souffrance des populations de l’Est, pourtant premières victimes de l’occupation et des violences, est reléguée au second plan derrière des considérations discursives et diplomatiques. Elle alimente également un doute légitime : celui de savoir si la CENCO mesure pleinement l’impact de ses déclarations sur le moral national, sur la cohésion sociale et sur la crédibilité internationale de la RDC en tant qu’État agressé.
L’Histoire récente regorge d’exemples où le silence, l’ambiguïté ou la fausse neutralité d’institutions morales face à l’injustice ont été jugés sévèrement a posteriori. Non parce qu’elles auraient pris les armes, mais parce qu’elles auraient refusé de nommer le mal avec la clarté requise. La responsabilité morale ne se limite pas à appeler abstraitement à la paix ; elle consiste à distinguer la victime de l’agresseur, l’occupation de la gouvernance, la guerre imposée de la crise interne.
Il ne s’agit pas d’exiger de la CENCO un alignement partisan ni une soumission au pouvoir politique. Il s’agit d’exiger une cohérence morale minimale dans un contexte exceptionnel. Une Église qui se veut guide spirituel ne peut apparaître comme un facteur de brouillage stratégique dans un moment où la Nation a besoin de lisibilité, de fermeté morale et d’unité.
Face à une agression étrangère qui menace l’existence même de l’État congolais, la CENCO est placée devant une responsabilité historique. Son discours peut contribuer à renforcer la conscience nationale et la quête de justice, ou, à l’inverse, nourrir la confusion et l’affaiblissement moral. Dans une telle séquence, l’ambiguïté n’est pas une posture neutre. Elle devient un choix aux conséquences durables, dont l’Histoire saura, le moment venu, tirer les conclusions.
Nommer l’agresseur n’est pas un acte politique, c’est un devoir moral
Aucune paix durable ne peut se construire sur le déni, l’ambiguïté ou l’évitement de la vérité. La situation que traverse aujourd’hui la République démocratique du Congo ne relève ni d’un malentendu interne ni d’un simple dysfonctionnement politique. Elle est le résultat d’une agression militaire étrangère, soutenue, structurée et persistante, menée par le Rwanda et exécutée sur le terrain par le M23/AFC. Cette réalité est établie par des faits, des témoignages, des enquêtes indépendantes et des rapports internationaux concordants.
Dans un tel contexte, refuser de nommer clairement l’agresseur ne relève pas de la prudence diplomatique, mais d’un renoncement moral. Toute parole publique qui occulte, relativise ou dilue cette responsabilité contribue objectivement à prolonger la souffrance des populations civiles, à affaiblir la position de l’État congolais et à brouiller la compréhension internationale du conflit. Le silence, ici, n’est pas neutre : il produit des effets politiques concrets.
La clarté n’est pas un luxe rhétorique réservé aux périodes de stabilité. Elle est une exigence vitale lorsque l’existence même de l’État est menacée. En période d’agression, l’ambiguïté du langage devient un facteur d’instabilité supplémentaire. Elle fragilise l’unité nationale, affaiblit la mobilisation diplomatique et alimente des narratifs qui tendent à placer l’agresseur et la victime sur un pied d’égalité injustifiable.
L’heure n’est donc plus aux discours feutrés, aux équilibres diplomatiques de convenance ou aux formulations volontairement imprécises destinées à ne froisser personne. L’heure est à la responsabilité. La responsabilité de dire ce qui est. La responsabilité de distinguer clairement l’occupation de la gouvernance, l’agression extérieure de la crise interne, la violence imposée de la contestation politique.
Nommer l’agresseur n’est pas attiser la guerre ; c’est refuser de la banaliser. Ce n’est pas un acte partisan ; c’est un acte de justice. Ce n’est pas une posture politique ; c’est une obligation morale envers les victimes, envers la Nation et envers l’Histoire.
Le Congo n’est pas un « dommage collatéral » dans une équation géopolitique régionale.
Le Congo est une Nation agressée dans son intégrité territoriale et dans sa dignité.
Et face à une telle agression, le silence, l’évitement ou l’ambiguïté ne sauraient être érigés en vertus. Ils constituent, qu’on le veuille ou non, des formes d’abandon moral aux conséquences durables pour le présent et l’avenir du pays.
Conclusion : L’épreuve de la vérité et le jugement de l’Histoire
La République démocratique du Congo vit une épreuve de vérité. Une de ces séquences rares où les mots pèsent presque autant que les armes, où le silence devient un choix, et où chaque institution est appelée à répondre, non devant l’émotion du moment, mais devant le jugement implacable de l’Histoire. Face à une agression militaire étrangère qui menace l’intégrité territoriale et la dignité nationale, aucune autorité morale ne peut se permettre l’ambiguïté sans en assumer les conséquences.
La paix à laquelle aspire légitimement le peuple congolais ne se construira ni sur la confusion des responsabilités, ni sur la dilution de la vérité, encore moins sur des appels incantatoires au dialogue détachés de la réalité du terrain. La paix durable naît de la justice, et la justice commence par la reconnaissance claire de l’injustice subie. Refuser de nommer l’agresseur, c’est retarder la paix ; c’est prolonger la souffrance des victimes ; c’est fragiliser la Nation au moment où elle a le plus besoin de cohésion et de lucidité.
La CENCO, comme toute institution influente, est aujourd’hui placée devant un choix historique. Celui de rester fidèle à sa mission morale en se tenant résolument du côté de la vérité, ou celui de persister dans une posture d’équilibre apparent qui, dans un contexte de guerre d’agression, risque d’être perçue comme une abdication morale. Il ne s’agit ni de politique partisane ni d’alignement institutionnel, mais de responsabilité éthique face à la souffrance d’un peuple et à la violation de sa souveraineté.
L’Histoire congolaise, déjà marquée par trop de silences et de renoncements, jugera sévèrement ceux qui auront préféré la prudence du langage à la clarté morale. Car lorsque la Nation est agressée, ne pas choisir la vérité revient à laisser d’autres choisir à sa place. Et ce choix-là, une fois posé, laisse toujours des traces. Le Congo ne demande pas des discours confortables.
Il exige de la vérité, du courage et de la solidarité nationale.
Dans cette épreuve, chacun sera comptable de ses paroles.
