Affaire Epstein : des experts alertent sur une possible « entreprise criminelle mondiale »

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Le dossier Epstein n’en finit pas de hanter les institutions. Plus de six ans après la mort en détention du financier américain accusé d’avoir organisé un vaste système d’exploitation sexuelle de mineures, la publication récente de millions de documents judiciaires ravive une question que certains espéraient refermer : comment un tel réseau a-t-il pu prospérer si longtemps au cœur des élites politiques, économiques et médiatiques ?

Des experts indépendants des Nations Unies ont lancé, lundi, un avertissement. Selon eux, les éléments contenus dans les désormais célèbres « Epstein Files » révèlent des « éléments troublants et crédibles d’abus sexuels systématiques et à grande échelle, de traite et d’exploitation de femmes et de filles ».

Plus encore, certains faits décrits pourraient, estiment-ils, relever de qualifications extrêmement lourdes en droit international, dont l’esclavage sexuel, la torture, des disparitions forcées ou des crimes contre l’humanité.

Une affaire tentaculaire

Jeffrey Epstein, dont la mort à 66 ans en août 2019 dans sa cellule new-yorkaise a été attribuée officiellement à un suicide, avait bâti pendant des décennies un réseau d’influence opaque. Gestionnaire de fortune devenu milliardaire, il fréquentait chefs d’État, universitaires, stars et financiers. Mais derrière cette façade mondaine, les enquêtes judiciaires américaines ont progressivement mis au jour un système de recrutement de jeunes filles – souvent mineures, vulnérables ou précaires – exploitées sexuellement dans plusieurs résidences du financier, aux États-Unis comme dans les Caraïbes.

Sa complice Ghislaine Maxwell a été condamnée en 2022 à 20 ans de prison pour trafic sexuel. Pourtant, de nombreuses zones d’ombre subsistent, comme la complicité éventuelle d’autres personnalités, circuits financiers ou d’éventuels réseaux transnationaux. Les incertitudes du dossier alimentent des théories complotistes et les colonnes des tabloïds.

 

Les experts onusiens estiment quant à eux que « les “Epstein Files”, qui laissent entrevoir l’existence d’une entreprise criminelle mondiale, ont choqué la conscience de l’humanité et soulevé des implications terrifiantes quant au niveau d’impunité pour de tels crimes ».

Une divulgation massive… et chaotique

Pour mettre fin aux spéculations, le ministère de la justice américain a rendu public, fin janvier, plus de trois millions de pages de documents, vidéos et images dans le cadre d’une loi sur la transparence adoptée par le Congrès des États-Unis en novembre 2025. L’objectif affiché : faire toute la lumière sur l’ampleur du système Epstein.

Mais la méthode utilisée pour publier les documents a suscité la controverse. Les experts dénoncent notamment des « défaillances graves » dans la protection des victimes, certaines informations sensibles ayant été révélées avant d’être retirées. Pour des survivantes déjà exposées médiatiquement, les conséquences peuvent être lourdes, allant de la stigmatisation à des menaces, voire de nouveaux traumatismes.

« Les graves erreurs dans le processus de divulgation soulignent la nécessité urgente de procédures centrées sur les victimes », insistent les experts indépendants, afin « qu’aucune victime ne subisse un préjudice supplémentaire ».

Impunité persistante et responsabilités politiques

Malgré le nombre de documents divulgués, peu d’enquêtes nouvelles ont été ouvertes. Une seule personne proche d’Epstein fait actuellement l’objet d’investigations approfondies, selon les experts, qui rappellent que les États ont l’obligation juridique de prévenir et sanctionner les violences faites aux femmes, y compris lorsqu’elles sont commises par des acteurs privés.

Certains survivantes parlent désormais de « manipulation institutionnelle » (institutional gaslighting) – un sentiment d’être ignorées ou discréditées par les institutions censées les protéger. Les experts traduisent cette inquiétude en termes diplomatiques mais fermes : « Toute suggestion selon laquelle il serait temps de tourner la page des “Epstein files” est inacceptable. Cela représente un manquement aux responsabilités envers les victimes ».

Ils réclament notamment la levée des prescriptions qui empêcheraient certaines poursuites et des investigations plus larges sur les complicités possibles.

Une question qui dépasse les États-Unis

Au-delà du cas américain, les experts soulignent la portée globale du dossier. Les nouveaux documents ont ainsi mis à jour les liens troubles entre Jeffrey Epstein et des personnalités issues de plusieurs autres pays, dont le Royaume-Uni, la Norvège et la France. Les experts avertissent que l’absence d’enquêtes sérieuses pourrait « affaiblir les cadres juridiques destinés à prévenir et combattre les violences contre les femmes et les filles ».

Leur message est sans ambiguïté : « Personne n’est trop riche ou trop puissant pour être au-dessus de la loi ».

Reste à savoir si cette injonction trouvera un écho politique réel. Jusqu’ici, l’affaire Epstein a produit une succession de révélations fragmentaires, quelques condamnations ciblées et un profond malaise public. Mais l’hypothèse d’un système plus vaste, évoquée désormais par des experts internationaux, empêche toute conclusion confortable.

Pour les victimes, l’histoire reste ouverte. Pour les institutions, elle demeure un test de crédibilité.

Les experts signataires : Reem Alsalem, Rapporteuse spéciale sur la violence contre les femmes et les filles, ses causes et ses conséquences ; Attiya Waris, Experte indépendante sur les effets de la dette extérieure et des autres obligations financières internationales connexes des États sur la pleine jouissance de tous les droits de l’homme, en particulier les droits économiques, sociaux et culturels ; George Katrougalos, Expert indépendant sur la promotion d’un ordre international démocratique et équitable ; Balakrishnan Rajagopal, Rapporteur spécial sur le droit à un logement convenable en tant qu’élément du droit à un niveau de vie suffisant, ainsi que sur le droit à la non-discrimination dans ce contexte ; Michael Fakhri, Rapporteur spécial sur le droit à l’alimentation ; Ana Brian Nougrères, Rapporteuse spéciale sur le droit à la vie privée ; Heba Hagrass, Rapporteuse spéciale sur les droits des personnes handicapées ; Gina Romero, Rapporteuse spéciale sur les droits à la liberté de réunion pacifique et d’association ; Mariana Katzarova, Rapporteuse spéciale sur la situation des droits de l’homme dans la Fédération de Russie

Les Rapporteurs spéciaux, experts indépendants et groupes de travail font partie de ce que l’on appelle les procédures spéciales du Conseil des droits de l’homme. Ils travaillent sur une base volontaire, ne font pas partie du personnel des Nations Unies et ne reçoivent pas de salaire pour leur travail. Les experts sont indépendants de tout gouvernement ou organisation et travaillent à titre individuel.

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