Pour Jean-Jacques Wondo, « les sanctions contre l’armée rwandaise auront un effet probablement davantage financier et stratégique qu’opérationnel »

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« Bonsoir Kulutu, SVP quelle portée auront ces sanctions sur la capacité opérationnelle de cette armée ? Quelles en seront les conséquences sur les missions internationales confiées à cette armée ? En interne, cela peut-il créer des tensions susceptibles d’aboutir à un nouvel ordre à Kigali ? », c’est la question que M. Pathy Kalay a adressé à Jean-Jacques Wondo qui lui répond sur son mur Facebook.

A l’en croire, ces sanctions devraient produire avant tout un impact financier et logistique. Elles pourraient compliquer l’acquisition de certains équipements militaires, de pièces détachées ou de technologies d’origine occidentale. Elles risquent également d’entraîner des retards dans les paiements internationaux liés à la logistique, à la maintenance, aux assurances ou au transport, tout en accentuant la pression sur les circuits financiers mobilisés pour les opérations extérieures.

Toutefois, l’impact opérationnel à court terme devrait rester relativement limité. Ces dernières années, l’armée rwandaise a diversifié ses fournisseurs d’armement en concluant ou en renforçant sa coopération militaire avec plusieurs pays asiatiques, notamment la Chine, Israël, les pays arabiques du Golfe et la Turquie. Par ailleurs, le financement des RDF repose majoritairement sur des ressources internes, y compris des rentes issues de l’exploitation minière illicite en RDC. En outre, ces sanctions ne s’inscrivent pas, à ce stade, dans le cadre d’un embargo multilatéral plus large (ONU ou Union européenne).

En somme, leur effet sera probablement davantage financier et stratégique qu’opérationnel, jouant surtout sur un registre dissuasif à court terme, mais pouvant devenir significatif à moyen terme si l’isolement international venait à s’élargir.

S’agissant des missions extérieures, la situation pourrait s’avérer plus complexe. Le Rwanda est l’un des principaux contributeurs africains aux opérations internationales, qu’elles soient onusiennes ou bilatérales. Cet engagement constitue un levier diplomatique important dans la stratégie de « smart power » du Rwanda.

Sur le plan bilatéral, explique Jean-Jacques Wondo, Kigali est notamment très actif en République centrafricaine et à Cabo Delgado, au Mozambique, où les forces rwandaises sécurisent des projets énergétiques, dont certains intérêts français soutenus financièrement par l’Union européenne. Il paraît donc peu probable que certains partenaires occidentaux, notamment la France via l’UE, renoncent facilement à ce soutien indispensable devenu stratégique, voire incontournable.

Concrètement, la participation du Rwanda aux missions onusiennes ne serait pas automatiquement suspendue, les mandats relèvent du Conseil de sécurité des Nations unies ou, selon les cas, de l’Union africaine. En revanche, le pays pourrait être exclu de certains programmes américains ou britanniques (alliés des États-Unis) de coopération militaire, tels que le Joint Combined Exchange Training (JCET), destiné à renforcer l’expertise opérationnelle, ou l’International Military Education and Training (IMET), qui forme les cadres militaires à la gestion des ressources de défense.

Sur le plan interne, souligne-t-il, le système politico-militaire rwandais demeure fortement centralisé autour de Paul Kagame. Les RDF sont historiquement loyales au pouvoir en place. Dans ce contexte, ces sanctions pourraient produire un effet pervers, comparable à celui observé en Russie après les sanctions occidentales consécutives à la guerre en Ukraine.

Ainsi, loin d’affaiblir immédiatement le pouvoir, elles ont contribué à renforcer le discours souverainiste, à consolider la cohésion des élites sécuritaires et à resserrer la population autour du leadership en place face à une pression extérieure perçue comme hostile.

Par ailleurs, la Russie ne s’est pas effondrée économiquement après quatre années de sanctions, notamment parce qu’elle a su développer des mécanismes alternatifs lui permettant de contourner, en partie, les embargos et restrictions financières occidentales.

Dans une logique comparable, le Rwanda dispose également de leviers de captation de flux financiers en s’appuyant sur des réseaux d’exploitation illégale des ressources congolaises. Cette dynamique s’inscrit dans un environnement régional où l’économie informelle prédomine largement, ce qui complique la traçabilité des transactions et brouille les circuits financiers classiques.

Dès lors, l’émergence d’un « nouvel ordre » à Kigali apparaît peu probable à court terme, sauf si les sanctions venaient à cibler directement Paul Kagame et son pré-carré sécuritaire, à provoquer un choc économique majeur, à fragmenter les forces de défense et de sécurité ou à favoriser l’émergence d’un mouvement politique interne structuré.

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