Kinshasa, capitale livrée au désordre (Par Danny Matadi, Journaliste indépendant)

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Une vue du quartier Badara, commune de la N'sele, à Kinshasa.

Kinshasa ne se dégrade plus. Kinshasa s’abandonne. Ou plus exactement, elle est abandonnée. La nuance est sévère. Elle dit tout. La capitale congolaise offre désormais le spectacle d’une ville livrée à l’insécurité, à l’insalubrité, à l’incivisme et à l’asphyxie routière.

Une ville où les embouteillages écrasent la productivité, où les déchets redessinent le paysage urbain, où l’autorité publique paraît trop souvent intermittente, et où la règle commune cède chaque jour davantage devant la débrouille, la fraude et l’impunité.

Le plus grave est ailleurs. Ce chaos n’est plus un accident. Il devient un mode de fonctionnement. Pourtant, au sommet de l’État, les alertes ont été données.

En septembre 2025, Le Chef de l’État qualifiait déjà la situation des embouteillages d’« insoutenable » et demandait un renforcement immédiat des dispositifs de circulation. En décembre 2025, devant le Parlement, il revenait encore sur la mauvaise gestion des déchets, les caniveaux obstrués et leurs effets dévastateurs sur la mobilité urbaine. Plus récemment encore, les réunions de sécurité et de coordination ont continué à placer l’insécurité et l’insalubrité au rang des urgences de la capitale. Les instructions existent donc. Le diagnostic est posé. L’urgence est connue.

De leur côté, les ministères de l’Économie, des Transports et de l’Intérieur ne peuvent être accusés d’aveuglement. Tous savent qu’une ville paralysée dérègle l’économie, décourage l’investissement, renchérit les coûts logistiques, fragilise la sécurité et dégrade l’image du pays. Des efforts ont été engagés, des orientations ont été données, des dispositifs ont été évoqués et financés.

Pourquoi le désordre prospère-t-il encore avec une telle insolence ?

Mais à Kinshasa, entre la décision nationale et la réalité locale, il y a un cimetière de bonnes intentions. C’est là que se trouve le vrai scandale. Car si les instructions présidentielles sont connues, si les ministères sectoriels ont identifié les priorités, pourquoi le désordre prospère-t-il encore avec une telle insolence ?

Pourquoi la ville reste-t-elle sale, bloquée, nerveuse et dangereuse ? Pourquoi tant de dérives locales semblent-elles tolérées, parfois presque protégées ?

La réponse est politiquement embarrassante. Ce désordre profite à des gens. Il profite à ceux qui vivent de l’occupation anarchique de l’espace public. À ceux qui monnayent la tolérance. À ceux qui prospèrent dans l’absence de règles claires. À ceux que la confusion enrichit plus que l’ordre ne les servirait.

Dans une ville bien gouvernée, beaucoup de rentes grises disparaîtraient. Dans une ville disciplinée, beaucoup de petits pouvoirs locaux s’effondreraient.

Voilà pourquoi le laxisme n’est pas seulement une faiblesse. Il peut être une stratégie. Kinshasa souffre ainsi d’un mal plus profond que le manque d’infrastructures. Elle souffre d’un déficit d’exécution, d’un vide de commandement local et, peut-être, d’une économie souterraine du désordre. Ce n’est plus seulement l’inaction qui interroge. C’est sa persistance. Et, à ce niveau, la naïveté n’est plus permise.

Les autorités locales ne peuvent plus se réfugier derrière le manque des moyens 

Une capitale ne peut pas rester aussi longtemps prisonnière du chaos sans complicités, sans relâchements intéressés, sans renoncements administratifs.

Lorsqu’une ville de cette taille bascule dans l’indiscipline permanente, il ne faut pas seulement chercher les insuffisances de l’État central. Il faut regarder de près ceux qui, sur le terrain, ne font pas ce qu’ils devraient faire, ou font semblant de ne rien voir.

Les autorités locales ne peuvent plus se réfugier derrière le manque de moyens, les habitudes des citoyens ou la croissance démographique. Gouverner, c’est arbitrer. Gouverner, c’est sanctionner. Gouverner, c’est empêcher que le désordre devienne une rente.

La population a évidemment sa part de responsabilité. Mais l’incivisme explose toujours là où l’autorité s’efface. Quand la règle n’impressionne plus, la transgression devient une culture. Quand la sanction disparaît, le désordre devient une méthode. Kinshasa n’a donc pas seulement besoin d’assainissement.

Elle a besoin de vérité. Et cette vérité dérange. Si la capitale est dans cet état, ce n’est pas uniquement parce que les problèmes sont immenses. C’est aussi parce que certains, à l’échelon local, n’ont ni l’intérêt ni peut-être la volonté de les résoudre.

Le drame de Kinshasa est là. Une ville que le pouvoir central veut redresser, que des ministères tentent d’encadrer, mais que des inerties locales maintiennent dans la boue, la peur, la pagaille et le profit opaque. Une capitale abandonnée est déjà grave. Une capitale sabotée

serait un aveu plus terrible encore.

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