Pourquoi Daniel Mukoko Samba n’est pas à la tête du gouvernement? (Par Martin Tshibangu Mutombo, Professeur des Universités)
En République Démocratique du Congo, le problème n’est pas seulement de savoir qui gouverne. Le vrai problème est de comprendre pourquoi ceux qui savent gouverner ne sont pas toujours ceux à qui l’on confie le gouvernail.
Daniel Mukoko Samba, actuel Vice-Premier ministre, ministre de l’Économie nationale, n’est pas un figurant institutionnel. Il fait partie de ces rares profils qui donnent encore à l’État congolais une apparence de méthode, de cohérence et intelligence administrative. Sur les questions de prix, de conjoncture, de coordination économique et d’arbitrage public, il incarne une compétence identifiable, lisible, presque inhabituelle dans un environnement où la fonction dépasse souvent la maîtrise de son contenu.
C’est précisément pour cela que son absence à la tête du gouvernement interroge. Et elle interroge d’autant plus qu’elle ne relève pas du hasard, mais d’une logique. Car dans des systèmes politiques fragiles, la compétence ne constitue pas toujours un avantage décisif. Elle peut même devenir une gêne.
En théorie, un État sérieux place au sommet ceux qui comprennent ses mécanismes, ses contraintes, ses leviers et ses priorités. Mais en pratique, dans bien des régimes, le critère principal n’est pas la capacité à gouverner. C’est la capacité à ne pas déranger l’architecture du pouvoir. On ne choisit pas nécessairement celui qui sait tenir l’État. On choisit plus souvent celui qui sait tenir dans le système.
C’est là toute la misère du casting politique congolais. Les profils solides sont utiles, mais pas toujours promus. On les consulte. On les exhibe. On les mobilise lorsqu’il faut rassurer les partenaires, habiller une politique publique d’un langage crédible, structurer une réponse ou donner le sentiment que l’appareil d’État repose encore sur quelques têtes bien faites. Mais au moment de distribuer le véritable centre de commandement, d’autres critères prennent le dessus, les équilibres internes, les fidélités, les arrangements de coalition, les susceptibilités des camps, les prudences de cour.
La République demande des compétences. Le pouvoir, lui, préfère souvent des compatibilités. Un homme qui comprend l’État devient rapidement plus qu’un ministre. Il devient un point de comparaison. Et dans un système politique vulnérable à la médiocrité installée, toute comparaison devient dangereuse. Car la compétence, lorsqu’elle est visible, éclaire aussi les insuffisances des autres. Elle rappelle qu’occuper une fonction n’est pas la même chose que la maîtriser. Elle révèle sans discours la distance qui sépare ceux qui administrent réellement de ceux qui se contentent d’occuper les institutions.
Dans un système confiant, cela serait une force. Dans un système dominé par les réflexes de conservation, cela devient presque une menace silencieuse. On garde alors les meilleurs à portée de main, mais pas toujours au sommet. On accepte leur utilité, mais on hésite à leur remettre l’autorité pleine. On veut leur crédibilité, mais sans toujours assumer ce qu’elle exige, plus de rigueur, plus de méthode, plus de discipline, plus de cohérence, et donc moins d’espace pour l’improvisation, les rentes de situation, les arrangements flous et les jeux d’influence.
Voilà sans doute pourquoi un profil comme Daniel Mukoko Samba n’est pas à la tête du gouvernement. Non parce qu’il manquerait d’envergure, mais peut-être au contraire parce qu’il en a suffisamment pour rappeler ce qu’un véritable exercice de l’État devrait être. Sa présence dans l’appareil gouvernemental agit comme une démonstration involontaire. Le Congo ne manque ni de cerveaux, ni de techniciens, ni de serviteurs capables de penser l’action publique avec sérieux. Ce qui manque, c’est la volonté politique de faire de la compétence le critère supérieur de promotion.
Le problème, au fond, n’est donc pas Mukoko Samba. Le problème est le système qui tolère la compétence, l’utilise même parfois, mais hésite encore à s’y soumettre pleinement. C’est un système qui préfère trop souvent les profils de coexistence aux profils de commandement, les hommes de dosage aux hommes de direction, les équilibres de pouvoir à l’exigence de l’État.
Et c’est là que se loge le drame congolais. La RDC dispose d’un territoire immense, de ressources colossales, de défis historiques majeurs et, malgré tout, d’hommes capables d’en comprendre la complexité. Mais elle continue trop souvent à produire ce paradoxe fatal, un pays à très haute intensité stratégique dirigé selon des logiques inférieures à son destin.
Tant que cette contradiction ne sera pas tranchée, le Congo restera ce pays où l’on reconnaît la compétence, sans toujours lui remettre les clés.
