Investir dans la nature crée des emplois (Ebad Ebadi, Richard Damania)
L’emploi et l’environnement sont étroitement liés. L’environnement conditionne les moyens de subsistance, la productivité et la transformation économique. Les marchés du travail, quant à eux, déterminent la manière dont les sociétés s’adaptent aux conditions environnementales. L’emploi est aussi au cœur de la prospérité et de la réduction de la pauvreté : il procure des revenus, de l’espoir et de la dignité.
Or, au cours des dix à quinze prochaines années, environ 1,2 milliard de jeunes dans les pays en développement atteindront l’âge de travailler, contre seulement 400 millions de créations d’emplois attendues. À ce déficit d’emplois s’ajoutent des pressions environnementales qui pèsent déjà lourdement sur les moyens de subsistance et le potentiel économique. Dans de nombreux pays en développement, la dégradation de l’air, de l’eau et des terres réduit la productivité et restreint les perspectives des travailleurs comme des entreprises.
Au-delà des arbres, la forêt : environnement et emplois à grande échelle
Investir dans la nature peut être l’un des vecteurs les plus directs pour préserver les moyens de subsistance, accroître la productivité et générer des emplois. Les ressources naturelles et les écosystèmes sont le socle de nombreux secteurs productifs, de l’agriculture et de la pêche aux énergies renouvelables en passant par le tourisme.
Repenser le développement autour de l’enjeu d’une planète vivable, ce n’est pas seulement possible, c’est le choix économique le plus sensé. La transition vers des activités économiques qui polluent moins et restaurent les écosystèmes ouvre de nouvelles perspectives et produit des rendements solides. Mieux encore : les investissements dans des secteurs plus « propres » créent souvent plus d’emplois par dollar investi que ceux réalisés dans des industries plus polluantes. Les moyens de subsistance tirés de l’agriculture, de la pêche et du tourisme dépendent de la santé des sols, des océans, des forêts et des écosystèmes.

Voici un aperçu du potentiel de création d’emplois que recèlent les secteurs de l’écosystème environnemental :
Le système agroalimentaire emploie à lui seul environ un tiers de la main-d’œuvre mondiale, et 3,2 milliards de personnes (a) dépendent des systèmes alimentaires pour leurs moyens de subsistance. Dans les pays à faible revenu, l’agriculture représente encore près des deux tiers de l’ensemble des emplois.
Les secteurs d’activité fondés sur la nature font vivre des millions de travailleurs. La pêche et l’aquaculture emploient directement 62 millions d’individus et assurent la subsistance de plus de 500 millions d’habitants dans le monde. Les activités forestières fournissent chaque année des emplois à 33 millions de personnes. Les investissements dans la protection de la nature peuvent également générer d’importants rendements économiques.
Chaque dollar investi dans le tourisme axé sur la nature et les aires protégées en génère au moins six en retour (a). En Zambie, deux parcs nationaux soutiennent à eux seuls plus de 35 000 emplois, tandis que le tourisme assure les revenus de 30 % de la population en âge de travailler (a) vivant dans les environs du parc national de South Luangwa
Les secteurs qui dépendent de l’eau, tels que l’agriculture, mais aussi l’énergie et l’industrie, représentent près de 1,7 milliard d’emplois dans le monde. Quand l’eau vient à manquer, les moyens de subsistance sont touchés de plein fouet. Lors de la sécheresse de 2018 au Cap, par exemple, les pénuries d’eau ont privé de revenus 20 000 travailleurs agricoles. Renforcer la sécurité hydrique et élargir l’accès à une eau salubre peut donc protéger les moyens de subsistance tout en soutenant la croissance économique.
La dégradation de l’environnement tue des emplois
Les systèmes environnementaux créent des emplois ; leur dégradation les met en péril, la pollution et les chocs climatiques nuisant à la santé et à la productivité des travailleurs. La pollution érode silencieusement les performances économiques. La mauvaise qualité de l’air et de l’eau réduit la productivité et les revenus des travailleurs, qu’ils exercent en plein air ou en intérieur. La pollution affecte également les capacités cognitives, la prise de décision et la production globale. Les effets commencent tôt et s’accumulent au fil du temps : l’exposition durant la grossesse et la petite enfance peut affaiblir le capital humain, réduire le niveau d’instruction et diminuer les revenus sur l’ensemble d’une vie.
Les chocs climatiques mettent à mal le travail de manière plus directe encore. Inondations, sécheresses et canicules paralysent les entreprises et empêchent les travailleurs de rejoindre leur poste. La productivité chute (a) en cas de conditions météorologiques extrêmes. D’ici 2050, les effets du changement climatique pourraient entraîner la perte de l’équivalent de 260 millions d’emplois dans les pays à revenu faible et intermédiaire.
Parallèlement, l’adaptation au changement climatique peut ouvrir de nouvelles perspectives d’emploi. Selon les analyses de la Banque mondiale couvrant 49 pays, les investissements dans l’adaptation pourraient générer l’équivalent de 25 millions d’emplois d’ici 2050. À l’échelle de l’ensemble des pays à revenu faible et intermédiaire, ce chiffre pourrait atteindre 149 millions d’emplois.
Le message est clair : une croissance qui nuit à l’environnement nuit également à la productivité, aux perspectives d’emploi et à la prospérité à long terme.
Une politique environnementale centrée sur l’emploi : investir, former et protéger
Comment les responsables publics peuvent-ils stimuler l’emploi tout en gérant durablement les ressources environnementales ? Des pistes d’action concrètes existent et elles reposent sur trois principes essentiels :
Premièrement, investir judicieusement. Miser sur des secteurs moins polluants et fondés sur la nature (a) est un choix stratégique : ces secteurs créent davantage d’emplois par dollar investi que les industries plus polluantes. Dans l’ensemble des pays, la foresterie, la pêche et l’agriculture sont de puissants multiplicateurs d’emplois. Une utilisation durable des terres peut également générer des rendements économiques durables, bien au-delà d’une simple relance à court terme.
Deuxièmement, renforcer les compétences pour une économie en mutation. La plupart des emplois verts reposent sur des compétences fondamentales solides, des savoir-faire techniques et une maîtrise de base du numérique. Certaines fonctions nécessiteront une formation ciblée plutôt que l’acquisition de nouveaux diplômes. Un couvreur peut devenir installateur de panneaux solaires en quelques semaines ; un mécanicien peut maîtriser les techniques de réparation écoénergétiques en suivant une formation de courte durée. Le défi est d’agir à grande échelle (a) : les systèmes de formation ne se développent pas assez vite pour répondre à la demande.
Troisièmement, protéger les travailleurs privés de leur emploi. Avec l’évolution des structures de l’emploi, les décideurs devront mettre en place des politiques actives du marché du travail — accompagnement à la recherche d’emploi, reconversion professionnelle — tout en offrant des mécanismes de soutien au revenu, tels que des allocations chômage ou des transferts monétaires temporaires. Les systèmes de protection sociale peuvent également aider les ménages vulnérables à traverser ces transitions.
Emploi et environnement sont indissociables. La transition vers une économie plus propre et plus résiliente peut créer des emplois à grande échelle, mais seulement si les pays investissent dans les bons secteurs, développent les bonnes compétences et protègent les populations vulnérables. Si nous faisons les bons choix, notre patrimoine naturel pourra assurer les moyens de subsistance de millions de personnes.
