Concentrations économiques en RDC: Une vigilance stratégique portée par le VPM Daniel Mukoko Samba (Par Nico Minga, Économiste et Géostratège)
L’adoption, par le Gouvernement de la République Démocratique du Congo, du projet de décret portant fixation des seuils de chiffre d’affaires applicables aux opérations de concentration économique constitue un signal politique et économique important. Derrière ce texte apparemment technique se joue une question essentielle pour l’avenir du marché congolais. Il détermine à partir de quel niveau la puissance économique privée doit faire l’objet d’un contrôle public, surtout lorsqu’elle est susceptible d’affecter la concurrence, les prix, les PME, les consommateurs et l’équilibre général du marché.
Le vrai danger est la naissance d’oligopoles invisibles
Le mérite du Vice-Premier Ministre, Ministre de l’Économie nationale, Daniel Mukoko Samba, est d’avoir porté ce débat au bon niveau. Dans un pays où l’attention se concentre souvent sur la hausse des prix, les importations, le taux de change ou les tensions liées au pouvoir d’achat, il devient indispensable d’aller au-delà des symptômes pour examiner les structures profondes du marché.
Les prix ne montent pas seulement parce que les coûts augmentent. Ils peuvent aussi monter parce que certains marchés sont verrouillés, parce que la concurrence est faible ou parce que quelques acteurs contrôlent les circuits d’approvisionnement et de distribution.
C’est ici que ce projet de décret prend toute sa portée stratégique. En fixant des seuils de chiffre d’affaires à partir desquels les fusions, rachats, prises de contrôle ou regroupements d’entreprises devront être encadrés, l’État introduit un mécanisme de vigilance.
Il ne s’agit ni de freiner l’investissement, ni d’empêcher les entreprises de grandir. Il s’agit plutôt d’éviter que la croissance de certains groupes ne se transforme en domination excessive du marché.
Dans une économie moderne, les opérations de concentration peuvent être utiles. Elles permettent parfois de renforcer les entreprises, de mobiliser des capitaux, de sauver des activités fragiles ou de créer des champions nationaux. Mais elles deviennent dangereuses lorsqu’elles réduisent fortement le nombre d’acteurs, affaiblissent la concurrence, bloquent l’entrée de nouveaux opérateurs ou permettent à un groupe de contrôler toute une chaîne économique, depuis l’importation jusqu’à la distribution finale.
Le marché congolais présente des vulnérabilités particulières. Il est vaste, prometteur et démographiquement puissant, mais encore insuffisamment structuré. Dans plusieurs secteurs sensibles, l’offre reste concentrée, les capacités logistiques sont limitées, les PME sont sous-financées et les consommateurs disposent de peu de moyens de protection face aux variations des prix. Dans ce contexte, une concentration économique mal encadrée peut rapidement conduire à des oligopoles invisibles, capables de peser sur les prix, d’imposer leurs conditions et de transformer certains marchés en espaces captifs.
Le signal politique : l’État veut voir ce qui se passe dans son économie
Le risque n’est donc pas seulement économique. Il est aussi politique et géostratégique. Dans le monde contemporain, la puissance ne se mesure plus uniquement par les ressources naturelles ou par le contrôle des frontières. Elle se mesure aussi par la maîtrise des chaînes de valeur, des infrastructures, des circuits logistiques, des données, des services financiers et des marchés de consommation.
Celui qui contrôle l’approvisionnement contrôle une partie de la sécurité économique. Celui qui domine la distribution influence directement le pouvoir d’achat. Celui qui verrouille l’accès au marché peut décider qui prospère et qui disparaît.
La démarche portée par le VPM Daniel Mukoko Samba mérite donc d’être saluée, parce qu’elle marque le passage d’une économie subie à une économie observée, comprise et organisée. Pendant longtemps, l’État a souvent été appelé à intervenir après les crises, lorsque les prix avaient déjà augmenté, lorsque les pénuries étaient déjà visibles ou lorsque les tensions sociales étaient déjà installées.
Avec ce texte, la logique change. L’objectif est désormais de prévenir les configurations de marché susceptibles de produire demain des déséquilibres profonds.
Le décret introduit également une forme de discernement. Toutes les opérations économiques ne doivent pas être soumises à un contrôle lourd. Mais lorsqu’une opération atteint une certaine taille, concerne un secteur sensible ou peut modifier l’équilibre concurrentiel, l’État doit pouvoir l’examiner. Le seuil devient ainsi un instrument de tri, de transparence et de responsabilité.
Cette réforme doit aussi être comprise comme une mesure de protection du consommateur. Dans un pays où le pouvoir d’achat reste fragile, la concurrence n’est pas une abstraction juridique. Elle est une condition concrète de justice économique. Lorsqu’un marché est concurrentiel, les entreprises sont poussées à améliorer leurs prix, leur qualité et leurs services. Lorsqu’un marché est dominé par quelques acteurs, les prix deviennent rigides, les marges peuvent devenir excessives et les consommateurs perdent leur capacité de choix.
C’est pourquoi la lutte contre la vie chère ne peut pas se limiter aux contrôles administratifs. Elle doit aussi agir sur les structures du marché. Si les circuits sont capturés, les prix résistent. Si les chaînes de distribution sont verrouillées, les mesures ponctuelles s’épuisent. Si les acteurs dominants ne sont pas surveillés, l’inflation peut devenir le produit d’un déséquilibre de pouvoir.
Réguler ne veut pas dire décourager l’investissement
L’attractivité économique ne repose pas sur l’absence de règles, mais sur la qualité des règles. Les investisseurs sérieux ne craignent pas les marchés régulés. Ils craignent plutôt les marchés opaques, instables ou capturés. Une régulation claire, prévisible et techniquement fondée peut, au contraire, renforcer la confiance, protéger les nouveaux entrants et donner aux PME une chance d’évoluer dans un environnement plus équilibré.
La réussite de cette réforme dépendra toutefois de sa mise en œuvre. Le contrôle des concentrations ne doit devenir ni un instrument d’arbitraire administratif, ni un obstacle artificiel à la croissance des entreprises. Il devra être appliqué avec compétence, transparence et cohérence.
La période transitoire de 12 mois prévue par le texte permettra aux entreprises de se conformer aux nouvelles exigences et à l’État de préparer les mécanismes d’application. Elle devra aussi servir à installer une culture de conformité, de transparence et de responsabilité concurrentielle.
Au fond, ce projet de décret affirme une ambition plus large. Le marché congolais ne doit pas être abandonné aux seuls rapports de force économiques. En posant la question des seuils de chiffre d’affaires applicables aux opérations de concentration économique, le Gouvernement franchit une étape de maturité et rappelle que la souveraineté économique se défend aussi dans l’organisation des marchés, la prévention des monopoles privés, la protection du consommateur et la capacité de l’État à comprendre les mouvements profonds de son économie.
