Qu’elles soient productrices, travailleuses ou consommatrices, les femmes paient le prix fort des droits de douane agricoles (Guido Porto et Deborah Winkler)
Les débats sur les droits de douane agricoles évoquent rarement l’agricultrice qui travaille ses champs à l’aube, la mère seule qui fait ses courses avec un budget serré, ou l’ouvrière agricole dont le salaire constitue la seule source de subsistance. Ils le devraient pourtant.
Lorsque les marchés agricoles sont protégés par des droits de douane, ce sont les femmes des économies en développement qui en pâtissent le plus. À l’inverse, lorsque ces barrières tombent, ce sont elles qui ont le plus à gagner. C’est ce que nous pouvons désormais démontrer clairement, grâce au nouveau jeu de données Household Impacts of Trade for Women (a).
Première ressource harmonisée de ce type, cette série de données intègre les résultats d’enquêtes portant sur plus d’un demi-million de ménages dans 54 pays à revenu faible et intermédiaire inférieur (a), représentant environ 1,8 milliard de personnes. Les données sont ventilées selon le sexe, le profil du chef de ménage et la composition féminine du foyer, et ce pour 53 produits agricoles. Couplées à un modèle qui intègre la variable du sexe dans la mesure du bien-être des ménages agricoles (a), en rendant compte des effets des prix sur leur production, leur consommation et leur revenu, ces données offrent aux chercheurs et aux décideurs un outil que les analyses commerciales agrégées, ignorant les différences de genre, sont tout simplement incapables de fournir.
Ce que les données révèlent est frappant. Une libéralisation unilatérale des droits de douane agricoles dans les pays à revenu faible et intermédiaire inférieur engendrerait un gain de bien-être moyen équivalent à 2,8 % du revenu réel des ménages, mais ces gains ne se répartissent pas de façon égale. Ils s’élèvent à 3,2 % dans les foyers dirigés par une femme, contre 2,8 % pour ceux dirigés par un homme. Et lorsqu’on examine la composition des ménages, l’écart se creuse davantage : les foyers dans lesquels les femmes représentent plus de 70 % des membres bénéficieraient de gains notablement plus élevés que ceux où elles sont moins représentées.
Trois rôles économiques, un même préjudice
Considérons les trois casquettes économiques que portent simultanément les femmes, et comment les droits de douane jouent contre elles sur tous les fronts
En tant que productrices, les femmes des pays en développement sont moins susceptibles que les hommes de posséder des terres, de contrôler les décisions de production ou de commercialiser directement leurs récoltes. Elles dépendent aussi davantage des envois de fonds des travailleurs migrants et des transferts entre ménages, soit des sources de revenus qui ne bénéficient pas des hausses de prix induites par les droits de douane. Résultat : bien que la protection tarifaire fasse monter les prix intérieurs, ce qui, en principe, profite à ceux qui vendent sur le marché, les productrices ne captent qu’une part réduite de ces gains de revenu générés par le protectionnisme.
En tant que travailleuses, les femmes occupent généralement des emplois agricoles plus précaires et moins rémunérés que les hommes, et sont rarement salariées à part entière, même dans les secteurs agricoles les plus protégés par des droits de douane. Lorsque les mesures protectionnistes font monter les salaires dans ces secteurs abrités, les gains profitent de manière disproportionnée aux travailleurs déjà les mieux positionnés sur le marché du travail, laissant les femmes avec une part réduite des bénéfices.
C’est en tant que consommatrices que les femmes supportent le fardeau le plus lourd. Les ménages dirigés par une femme consacrent une part plus importante de leur budget à l’alimentation et aux produits agricoles de base que ceux dirigés par un homme. Des droits de douane élevés sur les cultures vivrières maintiennent artificiellement à la hausse le prix des denrées du quotidien : céréales, huiles, légumineuses. En tant que consommatrices nettes, achetant davantage qu’elles ne produisent, les femmes paient en réalité un impôt caché chaque fois qu’elles nourrissent leur famille. C’est un coût invisible dans les statistiques commerciales agrégées, mais bien réel dans l’assiette des ménages.
Un cadre et un jeu de données qui comblent un vide
Pour chaque tranche de budget et de revenu, le jeu de données présente neuf variables ventilées par sexe, en distinguant les ménages dirigés par un homme de ceux dirigés par une femme et en regroupant les ménages selon la proportion de femmes qui les composent. Le cadre analytique mesure les gains de bien-être tirés de la réduction des barrières commerciales agricoles sur l’ensemble de la distribution des revenus. Il en ressort qu’en moyenne, les ménages dirigés par des femmes en profitent plus que ceux dirigés par des hommes, quel que soit leur niveau de revenu.
Ce type de données commerciales ventilées par sexe a traditionnellement fait défaut dans les débats de politique économique. Le nouveau jeu de données Household Impacts of Trade for Women (a) comble cette lacune, en donnant aux responsables publics les outils nécessaires pour se poser la question de l’efficacité d’une réforme commerciale du point de vue de ses gains pour les hommes et pour les femmes.
Repenser la politique commerciale agricole ?
Les droits de douane agricoles ne sont pas un instrument neutre. Ils font des gagnants et des perdants. Trop souvent, les femmes des pays en développement perdent le plus sur les trois tableaux à la fois : en tant que productrices, travailleuses et consommatrices.
Les effets distributifs sont par nature complexes : ils agissent à travers de multiples canaux et peuvent se compenser mutuellement, ce qui souligne la nécessité de politiques d’accompagnement, de filets de protection sociale et d’investissements complémentaires. Les données remettent fermement en cause l’idée selon laquelle le protectionnisme agricole bénéficierait aux plus vulnérables.
En réalité, ce sont les plus vulnérables et, parmi eux, les femmes de manière disproportionnée, qui en paient le prix. Reconnaître les femmes dans leur triple rôle n’est pas seulement une bonne politique de genre, c’est aussi du bon sens économique.
