Constitution en RDC: Le vrai enjeu d’un débat qui divise le pays
Le débat sur la réforme constitutionnelle en République démocratique du Congo suscite une effervescence rare, mais force est de constater que le fond du problème échappe souvent au grand public. Derrière les postures et les outrances médiatiques se cache une réalité plus crue : une lutte sans merci pour le pouvoir. Ni plus, ni moins.
Car en politique, il n’y a pas de hasard. Ce qui ressemble à un débat d’idées cache presque toujours un rapport de forces. L’erreur d’analyse peut coûter cher, à l’image d’un médecin qui se tromperait dans son diagnostic. Le patient, c’est la nation. Et le pronostic reste incertain.
Le paysage politique congolais se présente aujourd’hui comme un ring où s’affrontent deux blocs aux armatures bien différentes.
D’un côté, une opposition hétéroclite, disparate, où cohabitent des ambitions personnelles, des rancunes tenaces et des visions parfois contradictoires. Ce qui les unit ? La peur de disparaître de l’échiquier politique. Leur ciment ? L’adversité. Rien de plus. On y trouve d’anciens alliés devenus rivaux, des figures historiques sur le déclin et quelques nouveaux venus cherchant leur place.
De l’autre côté, une majorité présidentielle qui tient solidement ses positions. Forte de son ancrage institutionnel, bénéficiant des ressources et des réseaux que procure l’exercice du pouvoir, elle s’appuie surtout sur un leader dont la popularité ne se dément pas dans une large partie du pays. Son objectif : rester aux commandes. Et elle assume cette ambition sans complexe.
Pour comprendre la position de la majorité, il faut se pencher sur deux convictions profondément ancrées.
D’abord, une lecture historique et quasi morale de la légitimité. Après trente années d’une opposition marquée par la répression, l’emprisonnement et le sang versé, l’UDPS considère que son heure est venue et que le temps passé au pouvoir ne peut être inférieur au temps passé à le conquérir. Une sorte de compensation historique. Dans cette logique, raccourcir le mandat reviendrait à frustrer une génération entière de combattants de la démocratie.
Ensuite, une lecture ethno-régionale implicite, rarement formulée ouvertement mais bien présente dans les arrière-pensées. Une certaine tradition politique congolaise veut que les grandes aires linguistiques se succèdent aux affaires. Les Bangala auraient tenu les rênes pendant plus de trois décennies, les Swahiliphones pendant une vingtaine d’années. Dans ce schéma implicite, les Baluba ne pourraient se contenter d’une simple décennie. D’autant que, plaident les soutiens du pouvoir, les deux premières années du premier mandat ont été gâchées par une cohabitation forcée avec l’ancien régime, et que le second mandat a été immédiatement frappé par une guerre imposée par le Rwanda. Autant d’années perdues qui justifieraient, selon eux, un rattrapage.
Face à cette détermination, l’opposition semble paniquer. Et pour cause : l’enjeu est existentiel pour nombre de ses figures.
Si la majorité actuelle reste en place dix ou quinze ans supplémentaires, que deviendront ces leaders vieillissants qui flirtent déjà avec la soixantaine ou la soixantaine-dixaine passée ? Le temps joue contre eux. Chaque année qui passe éloigne un peu plus leur rêve présidentiel. Pour certains, ce référendum est leur dernier baroud. Leur dernière chance d’exister avant que l’âge ne les rattrape définitivement.
Cette angoisse explique en partie la radicalisation de leur discours et la réactivation des vieilles méthodes : appels à la rue, dénonciations tonitruantes, grands meetings. Tout y passe.
Mais ces recettes d’un autre âge produisent-elles encore des effets ? Rien n’est moins sûr.
L’opposition semble ignorer les profondes mutations que la société congolaise a connues ces dix dernières années. Un « nouveau peuple » est né, pour reprendre la formule de Tocqueville. Des millions de jeunes Congolais, nés après 2000, n’ont jamais vécu sous le maréchal Mobutu. Ils n’ont pas connu la longue nuit de la dictature. Le débat abstrait sur le « troisième mandat » leur parle-t-il vraiment ?
Posez la question à un jeune de dix-huit ans, né en 2008, dans un quartier populaire de Kinshasa ou de Goma. Ce qui l’intéresse, c’est de savoir s’il trouvera un emploi, si ses données mobiles sont abordables, s’il peut se déplacer sans risquer sa vie, si l’électricité viendra un jour jusqu’à sa chambre. Pas de savoir si tel ou tel président doit s’arrêter à deux mandats ou en faire trois. La doxa des années 1990, qui faisait de la limitation des mandats la clé du développement africain, a pris un sacré coup de vieux aux yeux de cette jeunesse pragmatique.
L’opposition devrait revoir sa copie. Combattre la tenue même du référendum est un combat perdu d’avance. Dans l’état actuel du droit, rien ne peut empêcher un pouvoir déterminé d’organiser une consultation populaire s’il en a la volonté.
En revanche, mener campagne pour le « NON » pendant le référendum, cela relève du jeu démocratique normal. C’est là que se jouerait réellement la bataille. Pourquoi ne pas consacrer toute son énergie à convaincre les Congolais de rejeter le projet, plutôt que de s’épuiser à exiger son annulation ? Là est la question que l’opposition ferait bien de se poser sérieusement.
La majorité, elle non plus, ne devrait pas se reposer sur ses lauriers. Croire que la popularité du président suffira à emporter le référendum serait une erreur.
Toute réforme constitutionnelle touche à l’équilibre fragile d’un pays. Elle demande de la finesse, du doigté, un vrai sens de l’État. Le défi pour le pouvoir sera de rassembler le plus largement possible, d’éviter les fractures inutiles, de ne pas donner l’impression d’un coup de force solitaire.
Le texte soumis au vote ne devra pas ressembler à une réforme sur mesure pour un seul homme. Il devra être présenté comme un outil au service de la stabilité nationale, de la protection de l’intégrité territoriale et du renforcement des institutions dans un contexte de guerre régionale. Si le message est bien calibré, l’adhésion peut venir. S’il est perçu comme un tour de passe-passe personnel, le prix à payer pourrait être lourd, même pour un président populaire.
Shakespeare écrivait : « Lorsqu’on ne peut éviter une situation, il faut apprendre à l’embrasser. » L’opposition ferait bien de méditer cette maxime. En cessant de hurler contre le référendum lui-même pour se concentrer sur le fond des arguments, elle redeviendrait audible et peut-être même crédible. Quant au pouvoir, il devrait embrasser l’exigence de l’unité nationale plutôt que de jouer uniquement la carte de la force.
Car au bout du compte, ce qui se joue dépasse les intérêts individuels. C’est la manière dont la démocratie congolaise se consolide — ou se fragilise — qui est en train de s’écrire. Et l’histoire, elle, ne pardonne pas les erreurs de diagnostic.
Corinne Ontande
