État de siège en RDC: Le gouvernement plaide pour une nouvelle prolongation face à une crise « volatile et évolutive » à l’Est

0
IMG_202605147_095655443

Le calme apparent des couloirs de l’Assemblée nationale a été, lundi, troublé par une réalité plus sombre, venue des territoires martyrs de l’Est congolais. Devant les députés nationaux réunis en session ordinaire, le Ministre d’État, Ministre de la Justice et Garde des Sceaux, Guillaume Ngefa Atondoko Andali, est venu porter une voix : celle d’un gouvernement qui, face à une crise aux multiples visages, demande encore du temps.

Du temps, les populations de l’Ituri et du Nord-Kivu n’en ont plus. Pourtant, l’exécutif sollicite une nouvelle prorogation de l’état de siège pour une durée de quinze jours, à compter du 1er juin 2026. Une mesure exceptionnelle qui, quinze jours après quinze jours, tente d’endiguer un mal qui ronge profondément ces provinces orientale

Ce qui frappe dans l’argumentation du ministre d’État, c’est l’ampleur de la catastrophe qu’il a dépeinte. Loin d’un simple problème sécuritaire, c’est une véritable crise « multifome » – pour reprendre le terme utilisé en séance – que traverse la région. « La situation est grave, volatile et évolutive », a martelé Guillaume Ngefa, insistant sur la nécessité d’une réponse à la hauteur des défis.

Le bilan humain, d’abord, demeure alarmant. En Ituri, la semaine écoulée a été marquée par une recrudescence des violences attribuées aux Forces démocratiques alliées (ADF). Dans le territoire de Mambasa, plus de cinquante personnes ont perdu la vie en l’espace de sept jours. Des villages entiers ont été réduits en cendres, et les enlèvements massifs se poursuivent, plongeant les communautés dans une terreur quotidienne.

Au Nord-Kivu, le décor n’est guère plus rassurant. Les affrontements entre les Forces armées de la RDC (FARDC) et la coalition rebelle AFC/M23 continuent de secouer les territoires de Rutshuru, Masisi et Walikale. Des mouvements de populations s’observent à nouveau, grossissant les rangs de déplacés internes qui vivent déjà dans des conditions précaires.

Mais la violence armée n’est pas la seule menace. Le ministre a également alerté les députés sur un péril sanitaire qui couve. En Ituri, des cas suspects de maladie à virus Ebola ont été signalés dans certaines zones affectées par les combats. L’irruption de cette fièvre hémorragique, dans un contexte de délabrement des infrastructures de santé et de mouvements incontrôlés de populations, pourrait transformer une crise déjà sévère en catastrophe humanitaire majeure.

Des structures sanitaires sont sous pression, des services sociaux de base sont à l’arrêt dans plusieurs zones rouges, et l’accès aux soins devient un privilège pour ceux qui n’ont pas fui. Le gouvernement craint un double fardeau : soigner les blessés de guerre et endiguer une épidémie potentielle.

Devant les questions sous-jacentes des parlementaires, Guillaume Ngefa a justifié cette nouvelle demande de prorogation par trois impératifs. D’abord, la poursuite des opérations militaires visant à neutraliser les groupes armés actifs. Ensuite, la protection des civils, qui restent les premières victimes des exactions. Enfin, la coordination renforcée de la réponse humanitaire et médicale, difficile à organiser sans un cadre sécuritaire minimal.

« Nous ne pouvons pas relâcher l’effort maintenant », a plaidé le ministre d’État, conscient que l’état de siège bien qu’imparfait et critiqué pour son efficacité relative reste le seul cadre juridique permettant de concentrer les moyens de l’État sur ces zones sensibles.

L’un des moments forts de l’audience a été l’annonce, par le ministre d’État, de la transmission au gouvernement d’une proposition émanant de la chambre basse. Celle-ci prévoit l’organisation d’une séance à huis clos avec plusieurs membres clés de l’exécutif : les ministres de l’Intérieur, de la Défense, des Affaires humanitaires et de la Justice.

Cette rencontre, qui devrait se tenir dans les prochains jours, vise un objectif précis : évaluer, sans le prisme médiatique, l’efficacité réelle des mesures prises depuis l’instauration de l’état de siège. Les députés souhaitent comprendre pourquoi les résultats sur le terrain tardent à se matérialiser, alors que les moyens engagés sont conséquents.

L’enjeu est de taille. Il s’agit de déterminer si l’état de siège, dans sa forme actuelle, reste l’outil adéquat pour faire face à une menace qui se transforme sans cesse. Ou s’il faut envisager d’autres mécanismes, plus adaptés à la nature diffuse et multiforme de l’insécurité dans l’Est.

À l’issue de l’intervention du ministre d’État, les réactions parmi les députés étaient partagées. Certains élus des zones concernées, bien que critiques sur le manque de résultats tangibles, reconnaissent qu’un vide juridique serait catastrophique. D’autres, en revanche, s’interrogent sur la pertinence de prolonger indéfiniment un régime d’exception qui n’a pas prouvé son efficacité sur le terrain.

La lassitude commence à gagner une partie de la classe politique et de la société civile, qui réclament une refonte de la stratégie sécuritaire. Pourtant, face à une conjoncture sécuritaire, humanitaire et sanitaire aussi dégradée, le gouvernement semble convaincu qu’il n’a pas d’autre choix que de maintenir le cap.

La balle est désormais dans le camp des députés, qui devront se prononcer dans les prochains jours sur cette nouvelle demande de prorogation. Une chose est sûre : l’Est de la RDC n’a pas fini de dicter son agenda à Kinshasa.

À l’image d’une nation qui panse ses plaies tout en continuant de saigner, l’état de siège s’impose comme un pansement provisoire sur une blessure qui réclame, plus que jamais, une stratégie de fond.

 

Corinne Ontande

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *