C’est depuis le 1er mai 2025 que la Chine a décidé d’étendre son régime de tarif au profit de tous les pays africains les moins avancés (PMA) en appliquant un tarif zéro, c’est-à-dire une exemption totale sur tous les produits agricoles exportés par ces pays vers la Chine. Interviewé par la presse, le Professeur Roger Lokongo constate que les producteurs locaux ne disposent pas d’infrastructures de test, de laboratoires certifiés et de formation aux normes internationales. En plus, dans des filières comme le cacao, une part importante de la production échappe aux circuits officiels ou transite par des réseaux informels dans l’Est du pays au profit de l’Ouganda pour être précis. Il faut un investissement massif pour élargir les bassins de production pour que la RDC n’ait pas du mal à honorer les volumes promis à la Chine à cause du déficit de production. Pour lui, il faut voir dans la mesure de la Chine une volonté affichée d’alléger les dépenses des gouvernements africains pour qu’ils se concentrent à améliorer leurs infrastructures (énergie, transports), avec l’argent ainsi épargné, tiré entre autres de la taxation des produits chinois entrant qu’aucun pays africain n’a pas encore annulée.
Ci-dessous le jeu de questions-réponses entre le journal Le Quotidien et le professeur Roger Lokongo :
Le Quotidien : La Chine a étendu son régime de tarif préférentiel à 53 pays africains. Concrètement, qu’est-ce qui change pour la RDC par rapport aux accords ou exemptions partielles qui existaient déjà auparavant (notamment l’accord de décembre 2023) ?
Prof Roger Lokongo : Oui la Chine a depuis le 1er mai 2026, décidé d’étendre son régime de tarif au profit de tous les pays africains les moins avancés (PMA), y compris la République Démocratique du Congo (RDC) en appliquant un tarif zéro, c’est-à-dire totalement exemptée, sur tous les produits agricoles exportés par ces pays vers la Chine.
Il s’agit d’une extension parce que cette mesure vient compléter les accords précédents de 2023 qui n’accordaient que des exemptions douanières partielles (ou exonération partielle si vous voulez) sur un nombre limité des produits agricoles africains, notamment le café, l’huile de palme, le coton, le cacao, les fruits ou encore les fruits de mer et les épices…, et au profit de six pays africains seulement.
Maintenant, il s’agit d’une suppression totale des tarifs douaniers sur tous les produits agricoles africains exportés vers la Chine et au profit de tous les pays africains.
Par-là, la Chine ouvre totalement son marché aux produits agricoles africains sans réserves.
Des institutions comme l’Agence nationale pour la promotion des exportations (ANAPEX) travaillent sur la qualification de produits congolais (café, cacao, huile de palme, piment, manioc) auprès des douanes chinoises. Pensez-vous que cette suppression des barrières tarifaires suffira à booster les exportations agricoles de la RDC ?
La surpression des douanes seule ne suffira pas. Selon l’ANAPEX, cinq produits susceptibles d’être exportés par la RDC dont le café, le cacao (50,000 tonnes par an), l’huile de palme, le manioc et le piment sec (180.000 tonnes par an. Or, la production nationale actuelle est estimée à 36 000 tonnes par an), constituent des produits à faible risque auprès des douanes chinoises, en termes des protocoles sanitaires, des normes de qualité et des critères de traçabilité.
En effet, les producteurs locaux ne disposent pas d’infrastructures de test, de laboratoires certifiés et de formation aux normes internationales.
En plus, dans des filières comme le cacao, une part importante de la production échappe aux circuits officiels ou transite par des réseaux informels dans l’Est du pays au profit de l’Ouganda pour être précis.
Il faut un investissement massif pour élargir les bassins de production pour que la RDC n’ait pas du mal à honorer les volumes promis à la Chine à cause du déficit de production.
Pour cela l’ANAPEX s’engage à organiser des campagnes agricoles auprès des producteurs locaux voués à l’insécurité et dans un pays où infrastructures, notamment des routes de desserte agricole sont totalement en ruine, les unités de stockage aux normes (séchage, réfrigération) inexistantes et les coûts de transport vers les ports de sortie très élevés.
Tous ces facteurs indiquent que la suppression des barrières tarifaires seule ne suffira pas à booster les exportations agricoles de la RDC. La RDC a du pain sur la planche.
La levée des taxes est une chose, mais l’accès au marché reste conditionné au respect des normes sanitaires et phytosanitaires de l’administration chinoise (GACC). La RDC dispose-t-elle aujourd’hui des laboratoires et des infrastructures de contrôle nécessaires pour que ses produits ne soient pas bloqués à la frontière chinoise ?
Je crois avoir déjà abordé cette question.
Reste à ajouter évidemment qu’après la pandémie du COVID-19 et le virus à Ebola qui sévit encore en Afrique et plus particulièrement en RDC, il est normal que l’Administration générale des douanes chinoises (GACC) impose des exigences sanitaires et phytosanitaires strictes. Or, la République Démocratique du Congo (RDC) ne dispose pas encore, de manière optimale, de l’ensemble des infrastructures de laboratoire et des mécanismes de contrôle requis (sur ce plan, elle doit encore se tourner vers la Chine pour l’aider booster ses capacités), ce qui constitue un obstacle ou une entrave pour la RDC de profiter pleinement de la politique de tarif douanier zéro de la Chine et booster ses exports agricoles. Cette situation affecte aussi d’autres pays africains, pas seulement la RDC, sauf des économies africaines aux infrastructures logistiques bien plus solides et aux bases industrielles déjà développées, comme l’Afrique du Sud, le Kenya ou le Maroc.
Cette mesure, qui n’exige pas de réciprocité de la part de la RDC, risque-t-elle d’accentuer notre dépendance ou offre-t-elle un levier pour industrialiser localement ?
- A première vue, la mesure « zéro tarif douanier » de la Chine donne l’impression d’être pour le moment unilatérale au risque de consolider la dépendance, le modèle de l’extraction des matières premières brutes (y compris les minerais?) qui n’apporte aucune valeur ajoutée à ce niveau, aucune transformation ou industrialisation locale. Cependant, il faut voir dans mesure de la Chine une volonté affichée d’alléger les dépenses des gouvernements africains pour qu’ils se concentrent à améliorer leurs infrastructures (énergie, transports), avec l’argent ainsi épargné, tiré entre autres de la taxation des produits chinois entrant qu’aucun pays africain n’a pas encore annulée. Il n’y a donc pas de réciprocité pour le moment et cette disposition tarifaire préférentielle est mise en place pour une durée initiale de deux ans (jusqu’au 30 avril 2028) seulement suivie d’une évaluation.
Seules les exportations des produits africains sont boostées.
Il ne faut pas surtout perdre de vue que l’exonération couvre un large éventail de marchandises, y compris les matières premières mais aussi les produits transformés et manufacturés à forte valeur ajoutée. L’objectif affiché c’est d’encourager l’industrialisation du continent africain en incitant les économies locales à exporter des biens transformés sur place (tels que le cacao, le café, les agrumes ou des produits finis) plutôt que de se limiter aux seules ressources brutes.
Des pays africains dotés d’une base industrielle ou agricole plus solide (comme l’Afrique du Sud, le Kenya ou le Maroc) semblent mieux armés pour profiter immédiatement de cette ouverture. Comment la RDC peut-elle tirer son épingle du jeu face à ces concurrents continentaux ?
Face aux autres puissances africaines, la RDC, géant minier, géant agricole, ne doit éviter qu’une seule chose: le bradage de ses propres intérêts (autodestruction) pour se faire respecter, ce qui n’est pas le cas pour le moment ! Le développement de la RDC passe par un plan de reconstruction nationale qui s’étend sur toute l’étendue du territoire nationale à travers les zones économiques spéciales agricoles lancées dans chaque province. A la place des projets dictés par les Américains comme le projet de Lobito, la RDC doit construire des chemins de fer et des autoroutes qui relient toutes ses provinces; réhabiliter les aéroports et les ports existants et construire de nouveaux, mettre en valeur l’infrastructure naturelle que constituent le Fleuve Congo et ses affluents et ses lacs (transport maritime) ; puis procéder à l’électrification de de tout le pays en vue de la mécanisation de son agriculture, la transformation locale de ses minerais, de son bois et de ses produits agricoles. L’initiative de développer une chaîne de valeur transfrontalière pour les batteries électriques (notamment avec la Zambie) est le parfait exemple de la manière dont la RDC peut devenir le hub industriel énergétique de l’Afrique.
Pour cela faut que la RDC tape sur le génie ingénieur local, formé entre autres en Chine.
Quelles politiques publiques urgentes le gouvernement congolais devrait-il mettre en place pour encadrer, financer et accompagner les producteurs locaux (notamment les PME) vers le marché chinois ?
Le gouvernement congolais doit mettre en place des plateformes publiques d’information pour aider les PME à se conformer aux exigences de l’Administration générale des douanes de Chine (GACC) : Accroître les capacités productives de la RDC, en sensibilisant les organisations patronales ainsi que les associations de producteurs et d’exportateurs pour tirer pleinement profit de la mesure zéro tarif douanier de la Chine sur les produits agricoles ; Doter les organisations patronales ainsi que les associations de producteurs et d’exportateurs des capacités logistiques, de financements adaptés et de procédures administratives simplifiées à l’export.
Propos recueillis par Jean-Marie Nkambua
