RDC, cimetière des compétences
À chaque remaniement ministériel, la RDC tourne une page de son histoire politique, mais sans jamais prendre le temps d’en lire les enseignements. Les anciens ministres, après avoir accumulé une expérience précieuse, se retrouvent souvent relégués dans l’ombre, comme si leur savoir et leurs réseaux n’avaient plus aucune utilité pour la nation. Il en est de même pour les mandataires des entreprises publiques, les ambassadeurs et bien d’autres détenteurs de fonctions stratégiques. Ce capital humain rare, au lieu d’être réinjecté dans la vie publique ou l’économie nationale, se perd, transformant le pays en véritable cimetière des compétences.
La passation de pouvoirs reste largement symbolique. Dans la plupart des cas, la remise des clés d’un ministère se limite à un protocole officiel, sans transmission structurée de l’héritage administratif. Aucun rapport détaillé sur les acquis, les projets en cours, les défis ou les recommandations ne circule réellement entre sortants et entrants. Résultat : chaque nouveau ministre est contraint de réapprendre seul les mécanismes internes, de reconstituer les dossiers et, trop souvent, de répéter les erreurs du passé. Cette absence de mémoire institutionnelle ralentit l’action publique et dilue l’impact des réformes engagées.
S’il existe des initiatives isolées, souvent portées par des volontés individuelles, aucun cadre institutionnel ne les intègre dans une stratégie nationale de transmission et de valorisation des compétences. La culture politique congolaise peine encore à concevoir la carrière publique comme un continuum où chaque étape, y compris après l’exercice d’un mandat, reste tournée vers le service du pays. Trop souvent, l’action publique est perçue comme un point final, alors qu’elle devrait marquer le début d’une nouvelle mission : former, conseiller, chercher ou entreprendre.
Pire encore, beaucoup d’anciens responsables, par facilité ou par réflexe politique, choisissent de plonger dans une opposition infertile, moins par conviction idéologique que dans l’espoir d’être « repêchés » lors d’un futur remaniement. Ce comportement n’est pas nouveau. Il remonte à l’époque de Mobutu, où de nombreux anciens ministres rejoignaient l’opposition pour mieux négocier leur retour aux affaires. Le phénomène s’est amplifié avec l’ère des kabilistes, où la rotation entre le pouvoir et une opposition de façade est devenue presque une mécanique politique. Et tout porte à croire que cette pratique, profondément ancrée dans les mœurs, n’est pas près de disparaître.
Pourtant, l’expertise accumulée dans les hautes fonctions de l’État pourrait devenir un puissant levier économique si elle était réorientée vers l’entrepreneuriat et l’innovation. Les anciens responsables publics connaissent les besoins réels des secteurs clés – agriculture, énergie, infrastructures, éducation, santé – et disposent de réseaux nationaux et internationaux qu’aucun incubateur ou investisseur étranger ne pourrait constituer en si peu de temps. Canaliser ce savoir vers la création d’entreprises à impact permettrait de stimuler l’innovation, créer des emplois et renforcer la souveraineté économique du pays.
Ce gaspillage de compétences est d’autant plus préoccupant que la RDC fait face à des défis structurels majeurs. Dans un contexte où la gouvernance, la diversification économique et la gestion durable des ressources naturelles nécessitent une vision de long terme, chaque savoir perdu est un affaiblissement pour la continuité de l’État. Transformer le « cimetière des compétences » en vivier national de savoir, d’action et de création d’entreprises exige une volonté collective affirmée. Cela suppose de bâtir une véritable culture de transmission, de créer des passerelles entre anciens ministres, écoles d’administration, universités, think tanks et écosystèmes entrepreneuriaux, et de considérer l’expérience accumulée comme un bien commun à valoriser.
La RDC dispose d’hommes et de femmes qui connaissent intimement les rouages de l’État, maîtrisent les négociations internationales et comprennent les enjeux stratégiques de leurs secteurs. Plutôt que de s’enfermer dans une opposition improductive héritée d’un passé politique stérile, le dialogue national et inclusif dévient urgent pour leur donner un rôle structuré, clair et exigeant, tout en leur offrant l’espace pour investir et innover. C’est ainsi que chaque mandat dépassera sa propre durée et que l’on passera d’une logique d’enterrement des savoirs à celle de leur transmission et de leur transformation économique.
Le Congo cessera ainsi d’être un cimetière des compétences pour devenir une pépinière nationale de talents et d’entrepreneurs au service du développement.
Nico Minga
