Corruption en Afrique: Et si l’on jugeait aussi ceux qui achètent nos dirigeants?

Pourquoi les fortunes suspectes des dirigeants africains provoquent-elles tant d’indignation, alors que les entreprises qui financent leur corruption, les intermédiaires qui l’organisent et les circuits financiers qui en recueillent les profits échappent parfois à la même exposition publique ? Sans disculper les prédateurs africains, il est temps d’interroger les contradictions d’une lutte internationale contre la corruption aux indignations parfois sélectives.

(Par Nico Minga, Économiste et Géostratège)

On connaît les villas des présidents africains, leurs voitures de luxe, leurs comptes offshore et leurs patrimoines immobiliers.

On connaît moins les entreprises qui ont acheté leurs signatures, les monarchies et empires financiers qui en profitent ou les intermédiaires qui organisent les transactions et les institutions financières qui accueillent les fonds.

Cette asymétrie mérite qu’on s’y attarde. Car lorsqu’un responsable public reçoit un pot-de-vin, quelqu’un le lui verse. Et lorsque des millions détournés traversent les frontières, ils empruntent des circuits financiers soumis à des obligations de vigilance.

Pourquoi le corrompu africain devrait-il porter seul la honte d’une transaction dont le corrupteur étranger a parfois tiré le plus grand bénéfice ?

Le corrupteur a souvent son siège social en Occident.

L’affaire Glencore illustre cette responsabilité partagée. En mai 2022, le géant suisse a reconnu devant la justice américaine avoir versé environ 27,5 millions de dollars à des intermédiaires, avec l’intention qu’une partie serve à corrompre des responsables congolais.

Selon les documents judiciaires, les avantages indûment obtenus en RDC atteignaient au moins 43 millions de dollars. Le groupe et l’une de ses filiales ont accepté de payer plus de 1,1 milliard de dollars dans le cadre de procédures américaines concernant la corruption internationale et la manipulation des marchés.

L’affaire Airbus, réglée en 2020 par des pénalités mondiales dépassant 3,9 milliards de dollars, confirme que la corruption internationale implique également certaines des entreprises les plus puissantes. Ces procédures démontrent que les États occidentaux poursuivent effectivement leurs propres entreprises. Il serait donc inexact de prétendre que les corrupteurs étrangers bénéficient systématiquement de l’impunité.

Mais ces affaires soulèvent des questions autrement embarrassantes. Comment des patrimoines suspects peuvent-ils être constitués, transférés et conservés à l’étranger pendant des années ? Qui vérifie réellement l’origine des fonds ? Qui identifie les bénéficiaires effectifs des sociétés immobilières ? Qui contrôle les intermédiaires, les montages fiduciaires et les opérations susceptibles de dissimuler des capitaux illicites ? Quelle part des sommes recouvrées sert effectivement à réparer les préjudices subis par les pays concernés ? Une amende payée à Washington, Paris, Londres ou Genève ne restitue pas automatiquement les recettes perdues à Bamako ou à Kinshasa.

Pour autant, les dirigeants africains corrompus ne sont pas des victimes innocentes. Il serait intellectuellement malhonnête de les présenter systématiquement comme des victimes de l’impérialisme. Celui qui brade une concession minière, détourne des fonds destinés aux hôpitaux ou négocie une exonération fiscale contre une commission trahit d’abord ses propres concitoyens. L’héritage colonial et les rapports économiques inégaux peuvent expliquer certaines vulnérabilités institutionnelles. Ils ne justifient ni l’enrichissement illicite ni l’impunité.

La responsabilité des dirigeants africains n’efface pas celle de leurs complices étrangers.

L’Afrique doit regarder ses propres défaillances en face. Mais ce serait une curieuse conception de la justice que de condamner sévèrement celui qui vend une faveur publique tout en négligeant celui qui l’achète. Les donneurs de leçons doivent également rendre des comptes. La lutte contre la corruption perd sa crédibilité lorsqu’elle sert, selon les circonstances, d’exigence morale, d’instrument de pression diplomatique ou de variable d’ajustement aux intérêts économiques.

Les pays occidentaux disposent pourtant de législations sévères, notamment le Foreign Corrupt Practices Act américain et le Bribery Act britannique. Leur application mérite d’être saluée lorsqu’elle sanctionne effectivement les entreprises et leurs dirigeants. Mais cette rigueur doit également s’étendre aux bénéficiaires des contrats frauduleux, aux intermédiaires financiers et à tous ceux qui facilitent sciemment la dissimulation des avoirs illicites.

Les juridictions africaines doivent, de leur côté, enquêter sans complaisance, sanctionner les responsables et réclamer les réparations auxquelles leurs États peuvent légalement prétendre. Les gouvernements doivent également rendre transparents les contrats publics, contrôler les exonérations fiscales et mettre fin à l’impunité dont bénéficient certains responsables politiques et administratifs.

L’Afrique n’a besoin ni d’excuses pour ses dirigeants corrompus ni de sermons sélectifs venus d’ailleurs. Elle a besoin d’institutions capables de protéger ses ressources et d’une coopération judiciaire qui traite l’ensemble des responsabilités, sans considération de nationalité, de puissance économique ou d’influence diplomatique.

Nous ne demandons pas que les dirigeants africains corrompus soient moins poursuivis. Nous exigeons que leurs corrupteurs le soient avec la même rigueur et la même détermination.

L’hypocrisie ne réside pas dans la dénonciation de la corruption en Afrique. Elle commence lorsqu’on prétend la combattre tout en fermant les yeux sur ceux qui l’organisent, la financent et en tirent profit.

À quoi sert de condamner celui qui vend les intérêts de son pays si l’on épargne celui qui les achète ?

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