(Par Prof. Piaget MPOTO, Chercheur au CRESH, Centre d’Analyses Stratégiques et Diplomatiques *)
Le « gel du front « dans une guerre comporte le risque majeur de transformer une situation militaire provisoire en une réalité territoriale et politique durable.
Lorsque l’enlisement des combats et l’épuisement des belligérants conduisent à la stabilisation des lignes de front, celles-ci peuvent progressivement devenir des lignes de séparation permanentes, voire des frontières de fait entre des territoires échappant à une même autorité étatique.
La communauté internationale, en intervenant pour imposer un cessez-le-feu ou déployer une force d’interposition, peut involontairement (ou pas) contribuer à figer ces lignes, sans mesurer suffisamment le risque de consacrer, dans les faits, la division territoriale du pays concerné. Si une telle intervention permet de réduire les violences à court terme, elle ne garantit ni le retrait des forces d’occupation ni le rétablissement de l’autorité de l’État sur l’ensemble de son territoire.
Le temps peut alors permettre à l’acteur occupant de consolider son emprise militaire, administrative et économique sur les zones contrôlées, favorisant la normalisation d’une occupation de fait et, à terme, une balkanisation de facto. Certes, le gel du front ne modifie pas juridiquement les frontières, mais il peut installer une division territoriale durable dans les faits. Le gel du front ne signifie donc pas nécessairement la fin de la guerre : il peut transformer des lignes de combat en frontières de fait et déplacer le conflit militaire vers celui de l’usure politique et de la consolidation territoriale
Le « front gelé » est peut-être le danger le plus sous-estimé de la guerre dans l’Est de la RDC. Il ne s’agit pas de paix, mais d’une immobilisation du conflit : l’ennemi conserve #Goma , #Bukavu et d’autres territoires, pendant que Kinshasa conserve formellement sa souveraineté.
Depuis janvier et février 2025, l’AFC/M23 contrôle Goma et Bukavu, puis a mis en place une administration parallèle : fiscalité, eau, électricité, services publics et autorités locales. Un État dans l’État se construit chaque jour, sans qu’il soit nécessaire de proclamer officiellement une sécession.
Plus ce statu quo dure, plus la « normalisation » devient dangereuse. Les populations s’adaptent, les structures se renforcent, les recettes locales se stabilisent, les élites locales s’accommodent du nouveau pouvoir et le lien administratif avec Kinshasa s’affaiblit. La balkanisation de fait ne commence pas par une déclaration : elle commence par une administration qui fonctionne.
Le cas de Taïwan est éclairant : Pékin et Taipei affirment tous deux représenter la Chine, mais chacun gouverne réellement son territoire depuis des décennies. La souveraineté juridique peut survivre longtemps à la souveraineté effective.
Pour la RDC, le risque est de devenir un État qui possède des provinces sur la carte, mais ne les administre plus sur le terrain.
Le gouvernement doit donc éviter la stratégie du temps qui passe. La diplomatie, les sanctions, la pression sur Kigali, la mobilisation internationale et le respect des résolutions du Conseil de sécurité sont indispensables ; mais ils ne suffisent pas s’ils ne produisent pas un retrait réel et vérifiable des territoires occupés.
La RDC doit définir une stratégie cohérente et ambitieuse, sans perdre le temps. Le temps n’est pas neutre : chaque mois de front gelé consolide l’ennemi et affaiblit la République. Il faut une issue rapide, militaire, diplomatique ou politique, avant que la carte ne devienne une réalité impossible à inverser.
Si Goma, Bukavu et d’autres localités restent occupées encore pendant 5, 10 ou 15 ans, le risque d’irréversibilité de la situation n’est pas techniquement nul; Il faut veiller au grain.
