Entre indifférence et urgence sociale : Kinshasa face au défi des enfants de la rue
Tribune : de Jean Aimé Mbiya Bondo Shabanza
Expert en Administration Publique et Gouvernance Politique
Directeur Exécutif de l’Humadev
À l’approche de la Journée de l’Enfant Africain, le 16 juin prochain, une réalité dérangeante s’impose au cœur du débat public :
combien de temps encore une société peut-elle accepter que des enfants naissent, grandissent et survivent dans la rue, sans identité sociale, sans protection et sans avenir structuré ?
Dans la capitale de la République démocratique du Congo, ce phénomène n’est ni nouveau ni marginal. Il s’est enraciné progressivement, au point de devenir une composante visible — mais insuffisamment traitée — du paysage urbain. Loin d’être une fatalité, il traduit un déficit structurel de prise en charge sociale, familiale et institutionnelle.
Pourtant, le 16 juin prochain, une mobilisation d’envergure entend inverser cette tendance. Le consortium HUMADEV, REEJER, CEPEF, MISED, ADEF, associé à l’École de criminologie de l’Université de Kinshasa, avec l’appui de l’International American Relief Society (IARS), annonce une action coordonnée en faveur de 1 500 enfants en situation de rue, mobilisant 300 éducateurs et assistants sociaux.
Seront déployée sur trois sites stratégiques — le Foyer social de Bandalungwa, le Stade Tata Raphaël et le Stade Municipal de Masina — cette initiative se veut plus qu’un geste humanitaire : elle ambitionne de provoquer un électrochoc national.
Une réalité sociale profonde, entre rupture familiale et exclusion systémique
À Kinshasa, les enfants en situation de rue ne constituent pas un groupe homogène, mais partagent une même trajectoire de rupture. Rupture avec la famille, d’abord, souvent consécutive à des décès, des conflits ou des accusations de sorcellerie. Rupture avec les institutions, ensuite, qui peinent à les intégrer durablement dans les dispositifs de protection sociale.
Leur quotidien est marqué par l’instabilité et la précarité : absence de logement, accès limité à l’alimentation, exposition permanente aux violences physiques et psychologiques. Livrés à eux-mêmes, ils développent des stratégies de survie dans un environnement urbain qui les tolère sans véritablement les intégrer.
Cette situation est aggravée par une perception sociale négative. Trop souvent assimilés à la délinquance urbaine, ces enfants subissent une double peine : celle de l’exclusion matérielle et celle du rejet symbolique. Or, les acteurs sociaux insistent sur un point essentiel :
la rue est rarement un choix, elle est presque toujours une conséquence.
L’angle mort des politiques publiques : une crise sans données fiables
L’un des défis majeurs réside dans l’absence de statistiques actualisées. Le dernier recensement officiel, réalisé en 2006, estimait à 13 000 le nombre d’enfants et de jeunes vivant dans la rue.
Près de vingt ans plus tard, aucune mise à jour exhaustive n’a été publiée.
Dans une métropole en expansion rapide, marquée par une pression démographique et socio-économique accrue, cette absence de données constitue un véritable frein à l’action publique.
Peut-on planifier efficacement sans mesurer l’ampleur du problème ?
Aujourd’hui, la question n’est plus seulement sociale, elle est stratégique :
combien sont-ils réellement ?
Cette interrogation, largement relayée dans l’opinion nationale, traduit une exigence de transparence et de responsabilité. Car sans données fiables, les interventions restent ponctuelles, dispersées et souvent insuffisantes.
Du symbole à la politique publique : une attente forte
Placée sous le haut patronage de la Ministre d’État aux Affaires sociales, l’initiative du 16 juin revêt une dimension institutionnelle importante. Le geste annoncé — partager un repas avec les enfants en situation de rue — s’inscrit dans une logique de reconnaissance et de rapprochement.
Mais au-delà de sa portée symbolique, cette démarche soulève une attente centrale :
celle d’une traduction concrète en politiques publiques durables.
Dans un contexte marqué par les réformes sociales engagées sous la présidence de Félix Tshisekedi, cette mobilisation pourrait constituer un tournant, à condition qu’elle s’inscrive dans une stratégie nationale cohérente, articulée et financée.
Recenser, coordonner, réinsérer : les piliers d’une réponse durable
Les organisateurs appellent à dépasser l’approche ponctuelle pour adopter une vision systémique, fondée sur trois priorités :
Un recensement national actualisé, afin de disposer d’une base de données fiable et exploitable ;
Une coordination renforcée des acteurs (État, société civile, partenaires techniques et financiers) ;
Des programmes de réinsertion structurés, intégrant accompagnement psychosocial, retour à l’école, formation professionnelle et médiation familiale.
L’enjeu est de transformer l’approche actuelle, souvent réactive, en une politique proactive et durable. Il ne s’agit plus seulement d’assister, mais de réintégrer, reconstruire et autonomiser.
Une responsabilité collective à réinventer
Le thème retenu —
« La rue n’a pas d’enfants, chaque enfant appartient à la Nation » —
pose avec force la question de la responsabilité collective.
Au-delà des institutions, c’est l’ensemble du corps social qui est interpellé. La marginalisation des enfants de la rue révèle une fragilisation des mécanismes traditionnels de solidarité, autrefois au cœur des sociétés africaines.
Répondre à cette crise implique donc un changement de regard, mais aussi un engagement concret de tous les acteurs : pouvoirs publics, communautés, familles et citoyens.
Un test pour l’avenir social de la Nation
L’initiative du 16 juin ne constitue pas une fin en soi. Elle représente une opportunité : celle de repositionner la question des enfants en situation de rue comme une priorité nationale.
Car l’enjeu dépasse la seule dimension humanitaire. Il touche à la stabilité sociale, à la cohésion nationale et à la construction d’un avenir inclusif.
Ignorer ces enfants, c’est accepter la perpétuation de l’exclusion.
Agir, c’est investir dans le capital humain du pays.
En définitive, la question posée à Kinshasa — et à toute la Nation — est claire :
continuer à coexister avec cette réalité, ou décider, enfin, d’y mettre un terme.
Car aucune société ne peut prétendre se développer durablement
en laissant une partie de ses enfants grandir en dehors d’elle.
