« Fragilités du Bassin du Lac Tchad et insécurité dans la région de l’Uélé : analyse critique de la gouvernance sécuritaire de la RDC», c’est le thème d’une thèse de Doctorat soutenue par la Chef de travaux Liliane Ahombo Andia Lisimo de l’Université Pédagogique Nationale (UPN), le 25 juillet 2026.
Dans sa synthèse, Mme Liliane Ahombo a expliqué que la paix internationale ne peut être réduite à un équilibre militaire entre États. Elle dépend d’une dynamique collective incarnée par des institutions multilatérales comme l’ONU, qui ont introduit une nouvelle conception de la sécurité mondiale : celle-ci doit être construite et entretenue par la coopération internationale, et non par la logique de puissance.
Dans le contexte africain, la sortie du système colonial a révélé la complexité de cette exigence. Les États africains ont hérité des structures institutionnelles fragiles et de frontières artificielles, ce qui a rendu la consolidation de la paix et de la stabilité particulièrement difficile. La période postcoloniale a mis en lumière la vulnérabilité des États africains face aux tensions internes et aux défis de gouvernance.

« Cette analyse critique nous invite à dépasser une lecture strictement historique : elle montre que la fragilité de la paix en Afrique n’est pas seulement un héritage colonial, mais aussi le résultat d’une insuffisance de mécanismes collectifs efficaces pour accompagner la construction étatique et la cohésion sociale », explique-t-elle, avant d’ajouter que l’’ONU et les organisations régionales ont certes joué un rôle, mais leurs interventions ont souvent été limitées par des contraintes politiques, financières et par le principe de souveraineté des États mais aussi par la divergence des intérêts.
Ainsi, la paix ne peut être décrétée, mais elle doit être construite par des institutions légitimes, inclusives et capables de répondre aux réalités locales. L’Afrique illustre de manière exemplaire cette tension entre les ambitions universelles de la communauté internationale et les défis spécifiques des États postcoloniaux.
L’Afrique se présente comme la région la plus exposée aux conflits armés et crises politiques. Ces conflits prennent des formes variées : sécessions, révolutions, invasions, conflits identitaires et communautaires, luttes pour les ressources naturelles, ainsi que, le terrorisme, relevant tantôt de dynamiques internes, interétatiques ou régionales.
Trois pôles géographiques des défis sécuritaires
A en croire la doctorante Liliane Ahombo, depuis la fin de la guerre froide, l’Afrique centrale est confrontée à des défis sécuritaires majeurs, structurés autour de trois pôles géographiques : La région des Grands Lacs ; Le Bassin du Lac Tchad ; Le Golfe de Guinée.
À ces foyers s’ajoutent des menaces transversales tels que le changement climatique, la destruction de la biodiversité, la pauvreté, les épidémies, la gouvernance défaillante, etc.

La République Démocratique du Congo occupe une position géostratégique particulière, à la croisée des tensions des Grands Lacs Africains et du Bassin du Lac Tchad. Elle est confrontée à la prolifération de groupes armés, à l’entrée massive et clandestine des éleveurs transhumants Mbororo armés, et à des alliances et contre alliances régionales alimentant l’économie de guerre.
L’histoire sécuritaire de la région de l’Uélé illustre cette fragilité, ayant connu successivement les rébellions muleliste (1964-1965), du RCD-KML, du RCD/N et du MLC entre 1998 et 2003, souvent soutenus par des puissances voisines comme le Rwanda et l’Ouganda. Aussi les incursions des rebelles étrangers : LRA, SPLA, SELEKA, Front du Salut National, etc.
Le constat qui fonde notre étude est alarmant : la région de l’Uélé subit les contrecoups directs des dynamiques conflictuelles et des vides sécuritaires du bassin du lac Tchad. Face à ces menaces transfrontalières complexes, les réponses classiques de l’Etat congolais montrent leurs limites.
La présence des éleveurs transhumants « Mbororo » et autres groupes armés dans la région de l’Uélé représente une question majeure de gouvernance sécuritaire depuis plus de trois décennies. C’est une question qui mérite une réflexion froide et appelle à des solutions idoines. Cependant, le constat est que la bibliographie des études sur la région de l’Uélé demeure encore lacunaire comparativement aux réflexions et enquêtes sur la situation sécuritaire au Kivu ou en Ituri. D’où la nécessité d’explorer le terrain en friche, quasiment délaissé et loin des projecteurs des chercheurs.
Dès lors, une question centrale a guidé nos recherches : Dans quelle mesure les faiblesses structurelles de la gouvernance sécuritaire de la République Démocratique du Congo transforment-elles la région de l’Uélé en un espace de résonance face aux conséquences des fragilités du bassin du lac Tchad et quelle explication peut-on donner à l’insécurité qui sévit dans la région de l’Uélé en République Démocratique du Congo ?
Pour y répondre, l’auteur a formulé l’hypothèse principale suivante : L’insécurité dans la région de l’Uélé est amplifiée par l’incapacité de l’Etat congolais à sceller ses frontières, à anticiper les menaces asymétriques et à proposer une gouvernance sécuritaire locale inclusive.
Il ressort que les auteurs cités par la récipiendaire, ont pour les uns essayé d’analyser les facteurs qui expliquent l’inefficacité de l’Etat congolais à mettre fin à l’insécurité causée par la LRA et les éleveurs Mbororo dans le Bas-Uélé, les causes de l’effondrement de l’architecture sécuritaire et la floraison des rébellions. Les autres ont examiné les menaces transfrontalières auxquelles une partie de la région des Grands Lacs africains comprise entre la RCA, la RDC et le Soudan du Sud est confrontée à la suite de la dispersion des combattants de la LRA. D’autres encore se sont limités à analyser le statut juridique des Mbororo. Ils se sont aussi limités à expliquer que la motivation de la migration des éleveurs est la recherche des pâturages et de l’hydrographie.
Concernant cette thèse, elle démontre le lien qui existe entre les fragilités du bassin du lac Tchad, la Présence des éleveurs transhumants Mbororo et d’autres groupes armés ainsi que l’insécurité dans la région de l’Uélé en République Démocratique du Congo. Et que les Mbororo présents dans la région de l’Uélé ne sont pas là simplement à la recherche des pâturages et de l’hydrographie pour leurs bétails, mais aussi à la recherche de la paix et des espaces qu’ils cherchent à occuper le plus longtemps possible.
Les facteurs explicatifs de la pénétration des éleveurs transhumants Mbororo dans la Région de l’Uélé sont de deux ordres : les facteurs exogènes à la RDC qui sont les effets combinés des velléités climatiques et sécuritaires que connaît le bassin du lac Tchad. Et comme facteurs endogènes nous avons principalement la mauvaise gouvernance sécuritaire dont la porosité des frontières est l’une des manifestations.
Des pistes de solutions
Quant aux pistes de solutions, pour repenser la gouvernance sécuritaire, la Dr Liliane Ahombo Andia Lisimo a proposé le renforcement de l’autorité de l’Etat, la rationalisation des moyens alloués aux services de sécurité, le recensement, le cantonnement et désarmement des éleveurs transhumants Mbororo, la mutualisation des stratégies par les pays de la sous-région, l’augmentation de ratio de sécurité, le renforcement des capacités logistiques et opérationnelles des services spécialisés de la sécurité et de la défense, la redynamisation du commandement opérationnel de l’Uélé, l’élaboration et la mise en œuvre de la politique nationale de sécurité et de défense, l’encadrement des Unités d’autodéfense communautaires et l’intégration des protocoles additionnels relatifs au statut des réfugiés climatiques et de la législation en matière de la transhumance transfrontalière.
« Nous avons initié la théorie « Ahombienne » comme notre apport scientifique qui est un modèle participatif de gouvernance sécuritaire qui facilitera la promotion du partenariat sécuritaire stratégique entre la communauté locale d’une part et les autorités étatiques dans tous les échelons (gouvernement central, provincial, local) », mentionne-t-elle. Et d’autre part, entre les autorités traditionnelles transfrontalières des pays de la sous-région touchés par la transhumance des éleveurs Mbororo. Il s’agit de la RDC, de la RCA et du Soudan du Sud. Cette théorie a pour pilier le patriotisme sécuritaire.
Que retenir de cette thèse ?
En conclusion, cette thèse a permis de mettre en lumière une réalité incontournable : la sécurité de la région de l’Uélé se joue aussi bien aux frontières de la RDC que dans les dynamiques profondes du bassin du Lac Tchad.
L’analyse critique que nous avons menée démontre que face à des menaces transfrontalières et asymétriques, la réponse exclusivement militaire montre ses limites. La solution réside dans un changement de paradigme. Il est urgent de passer d’une sécurité de réaction à une gouvernance sécuritaire d’anticipation, inclusive, coordonnée et centrée sur la résilience des communautés locales.
Au-delà du cas spécifique de la région de l’Uélé ce travail pose une question plus large pour l’avenir de notre continent : comment les Etats d’Afrique Centrale et de l’Afrique de l’Ouest peuvent-ils construire ensemble une architecture de sécurité collective face à des crises interconnectées ? Voilà une question pendante. L’un des prolongements naturels de cette recherche sera d’analyser l’impact de l’intégration régionale comme outil de stabilisation des zones frontières.
Etudier la science politique et la gouvernance sécuritaire en RDC n’est pas seulement un exercice académique. C’est une contribution à l’édification d’un Etat plus fort et plus juste.
