Joseph Kabila face à ses contradictions : Quelle leçon de démocratie peut donner celui sous le règne duquel des manifestants ont été tués ?

Par Jean-Aimé Mbiya Bondo Shabanza
Vice-président fédéral et Représentant adjoint de l’UDPS/Tshisekedi aux États-Unis d’Amérique, analyste sociopolitique et expert en administration publique

La sortie médiatique de l’ancien président de la République démocratique du Congo, Joseph Kabila Kabange, le 9 octobre 2026, sous le titre « Le pays est en péril : ne pas agir, c’est être complice », appelle une réponse politique ferme. En dénonçant les dérives qu’il attribue au pouvoir de Félix-Antoine Tshisekedi Tshilombo et en invoquant la démocratie, les libertés publiques et la nécessité d’un dialogue national, l’ancien chef de l’État soulève des questions importantes. Mais son intervention ouvre également un débat incontournable : peut-on se présenter aujourd’hui en défenseur de la démocratie sans répondre des atteintes aux libertés qui ont marqué les années durant lesquelles on exerçait soi-même le pouvoir ?

Joseph Kabila a dirigé la RDC pendant près de dix-huit ans. Son bilan ne peut donc être évalué uniquement à travers les réalisations qu’il revendique, ni son discours actuel accepté sans confrontation avec les faits historiques. Les Congolais ont le droit de lui demander des comptes, particulièrement sur les événements qui ont endeuillé les manifestations politiques de 2015 à 2018.

La mémoire de Rossy Mukendi, de Thérèse Kapangala et de nombreux autres Congolais tués lors de manifestations constitue, à cet égard, un rappel douloureux des exigences démocratiques que tout ancien dirigeant doit respecter.

1. Rossy Mukendi et Thérèse Kapangala : des victimes que le discours démocratique ne peut effacer

Le 25 février 2018, Rossy Tshimanga Mukendi, militant pro-démocratie, a été abattu par la police lors d’une manifestation organisée à Kinshasa à l’appel du Comité laïc de coordination. Un mois plus tôt, le 21 janvier 2018, Thérèse Kapangala, âgée de 24 ans et aspirante religieuse, avait également été tuée par balle lors d’une marche pacifique à proximité de sa paroisse.

Ces événements ont été documentés par Human Rights Watch et Amnesty International. Les organisations de défense des droits humains ont également dénoncé les tirs à balles réelles contre des manifestants, les arrestations arbitraires et les entraves à l’exercice des libertés publiques. Ces victimes n’étaient pas de simples statistiques. Elles représentaient des citoyens qui entendaient exercer leurs droits constitutionnels et exprimer leurs opinions sur l’avenir politique de leur pays.

Derrière leurs noms se trouvent des familles endeuillées, des aspirations brisées et une exigence de justice qui ne saurait disparaître avec le départ d’un président.

La question est donc directe : quelle leçon de démocratie Joseph Kabila peut-il aujourd’hui donner au peuple congolais sans revenir sur ces événements et sans expliquer ce qui a été fait pour que les victimes obtiennent justice ?

Il ne s’agit pas de lui attribuer personnellement, sans décision judiciaire, chaque acte commis par un agent de sécurité. Il s’agit de rappeler qu’en sa qualité de président de la République et de garant des institutions durant cette période, il avait une responsabilité politique majeure dans la protection des citoyens, le fonctionnement des forces de sécurité et le respect de la Constitution.

Un chef de l’État ne peut revendiquer les prérogatives de sa fonction tout en considérant les conséquences des actes de ses services comme des questions étrangères à son bilan.

2. La répression sous Kabila : une contradiction démocratique majeure

La crise politique de 2016 est indissociable de la controverse entourant la fin du second mandat constitutionnel de Joseph Kabila. Le retard des élections et les contestations liées à son maintien au pouvoir ont provoqué une forte mobilisation de l’opposition et de la société civile.

Human Rights Watch a documenté la mort d’au moins 66 personnes lors des violences des 19, 20 et 21 septembre 2016 à Kinshasa, ainsi que des arrestations et des opérations de sécurité marquées par un usage excessif de la force. L’organisation a également décrit la répression des manifestations de décembre 2016 et les violences survenues en 2017 et 2018.

Ces faits posent une question fondamentale : lorsque les citoyens réclamaient le respect de la Constitution et l’alternance politique, leur aspiration démocratique méritait-elle moins de considération que les revendications démocratiques invoquées aujourd’hui par l’ancien président ?

La démocratie ne peut être défendue à géométrie variable. Elle ne saurait être un principe que l’on brandit lorsqu’on est éloigné du pouvoir, mais que l’on applique avec moins de rigueur lorsque des citoyens contestent sa propre gouvernance.

Joseph Kabila a le droit de critiquer Félix Tshisekedi. Mais cette liberté ne lui confère ni le privilège de réécrire l’histoire ni celui de se soustraire à l’évaluation de son propre bilan.

La responsabilité politique exige de reconnaître les faits, d’expliquer les décisions prises et de répondre aux questions demeurées sans réponse. Elle exige également que les enquêtes sur les violations des droits humains soient indépendantes et que les responsabilités individuelles soient établies conformément à la loi.

La première leçon de démocratie qu’un ancien président devrait donner est celle de l’exemplarité : accepter pour soi-même les exigences que l’on impose aux autres.

3. Une justice attendue, une responsabilité historique toujours entière

Au-delà des morts, la question de la justice demeure centrale. Dans son rapport publié en 2020, Amnesty International a dénoncé l’absence de suites effectives données aux plaintes déposées par des victimes ou leurs proches à la suite de la répression de 2015 à 2018. L’organisation a également relevé les insuffisances des enquêtes concernant les événements de septembre 2016. Cette absence de réponse judiciaire effective constitue l’un des aspects les plus graves de cet héritage.

Lorsqu’un citoyen est tué dans des circonstances mettant en cause des agents de l’État, la justice ne doit dépendre ni de son appartenance politique ni de la position de ses proches dans les institutions. L’État a l’obligation de rechercher la vérité, d’identifier les responsables et de garantir aux victimes l’accès à des recours effectifs.

La responsabilité pénale appartient aux juridictions compétentes. La responsabilité politique, elle, impose aux anciens dirigeants d’expliquer les mesures prises sous leur autorité, les défaillances constatées et les dispositions adoptées pour prévenir la répétition de telles violations.

Sur ce terrain, Joseph Kabila ne peut se contenter de dénoncer les insuffisances démocratiques du présent. Son propre bilan doit également être soumis à l’examen public.

Il ne suffit pas de réclamer la restauration de l’État de droit. Encore faut-il reconnaître que cet État de droit a été mis à l’épreuve sous sa propre présidence et que les victimes de cette période méritent davantage que des silences ou des déclarations de circonstance.

4. Le dialogue national ne doit pas devenir un raccourci vers l’oubli

Joseph Kabila plaide également pour un dialogue national inclusif. Dans un pays confronté à une crise sécuritaire persistante, à des tensions politiques et à des difficultés institutionnelles, le dialogue peut constituer un instrument utile de recherche de solutions.

Mais il ne peut être présenté comme une réponse suffisante à tous les problèmes du pays.

Un dialogue crédible doit préciser son objectif, ses participants, son cadre constitutionnel, ses mécanismes de suivi et les résultats attendus. Il doit surtout servir l’intérêt général, et non devenir une négociation entre responsables politiques destinée à répartir les positions de pouvoir.

La réconciliation nationale ne signifie pas l’effacement de la mémoire des victimes. Elle ne saurait davantage dispenser les institutions judiciaires de leur mission.

Il ne peut y avoir de réconciliation durable sans vérité, de confiance sans responsabilité et d’État de droit sans justice.

Si Joseph Kabila souhaite contribuer à la recherche d’une solution nationale, il lui appartient de présenter des propositions concrètes, mais aussi de reconnaître les difficultés héritées de son propre mandat. La même exigence doit naturellement s’appliquer au pouvoir actuel, qui ne peut invoquer les erreurs du passé pour justifier indéfiniment ses propres insuffisances.

5. Le bilan de Kabila face à celui de Tshisekedi : la même exigence pour tous

L’analyse de la gouvernance congolaise doit dépasser les fidélités partisanes. Les violences dans l’Est, les difficultés de protection des populations, les faiblesses institutionnelles et les atteintes éventuelles aux libertés publiques exigent des réponses précises, quelle que soit l’administration concernée.

Joseph Kabila ne peut être tenu pour responsable de toutes les difficultés actuelles. Mais il ne peut davantage prétendre que les problèmes structurels du pays seraient apparus après son départ.

Après près de dix-huit ans à la tête de l’État, son bilan doit être examiné sur la sécurité, la réforme des forces de défense, la consolidation démocratique, l’indépendance de la justice et la protection des libertés.

De son côté, Félix Tshisekedi doit répondre des résultats de son administration, de ses choix politiques et de sa capacité à protéger les Congolais. La défense de son pouvoir ne saurait justifier le silence sur ses éventuelles erreurs.

Il ne s’agit donc pas de remplacer une complaisance par une autre. Il s’agit d’établir une règle claire : aucun dirigeant, ancien ou actuel, ne doit bénéficier d’une immunité politique dans le débat public.

La crédibilité d’un responsable se mesure à la cohérence entre ses déclarations, ses décisions et les résultats de son action.

CONCLUSION : AVANT DE DONNER DES LEÇONS DE DÉMOCRATIE, IL FAUT ACCEPTER LE JUGEMENT DE L’HISTOIRE

La sortie médiatique de Joseph Kabila ne peut être examinée sérieusement sans rappeler les victimes de la répression politique qui a marqué les dernières années de sa présidence. Rossy Mukendi, Thérèse Kapangala et les autres Congolais tués lors de manifestations demeurent au cœur d’une question essentielle : celle du respect des libertés publiques et du droit des citoyens à exprimer pacifiquement leurs opinions.

L’ancien président est libre de critiquer le pouvoir de Félix Tshisekedi et de proposer un dialogue national. Mais cette liberté implique aussi d’accepter que ses propres déclarations soient confrontées à son bilan et aux faits documentés de son époque.

La RDC n’a pas besoin d’une compétition entre anciens et nouveaux dirigeants pour déterminer qui prononce les discours les plus sévères. Elle a besoin de vérité, de justice, de sécurité et d’institutions capables de protéger chaque citoyen, indépendamment de ses convictions politiques.

Joseph Kabila peut donner son opinion sur la démocratie congolaise. Mais il ne peut raisonnablement se présenter comme son arbitre sans répondre aux questions que soulèvent les morts de Rossy Mukendi, de Thérèse Kapangala et des autres victimes de la répression sous son régime.

La véritable grandeur politique ne consiste pas à dénoncer les fautes de son successeur, mais à avoir le courage d’assumer celles de son propre pouvoir.

Car la démocratie ne se proclame pas : elle se pratique. Et la crédibilité d’un ancien président ne se mesure pas seulement à ce qu’il reproche à ceux qui gouvernent aujourd’hui, mais aussi à la manière dont il répond de ce qui s’est passé lorsqu’il gouvernait hier.

 

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