Journalisme en RDC : entre dérive et paralysie, l’urgence d’un sursaut professionnel (Une tribune de Jonas Eugène Kota)

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Alors que la RDC traverse une période de forte politisation des médias et de prolifération de fausses informations, la mission première du journalisme — informer avec éthique — est plus que jamais mise à mal. Dans un pays où la tension politique s’intensifie et où les enjeux de pouvoir se reflètent dans chaque sphère sociale, la presse congolaise devrait être un pilier de vérité et de responsabilité. L’espace médiatique congolais vacille pourtant entre mensonge, militantisme et fanatisme, tandis que les instances d’autorégulation peinent à jouer leur rôle. Entre politisation outrée, désinformation répétée et instances paralysées, le journalisme est livré à lui-même et à toutes les dérives, vidant la profession de ses valeurs. Cette tribune appelle à un sursaut professionnel, un retour concret à l’éthique et à la déontologie, pour redonner crédibilité, dignité et autorité à la presse congolaise.

En République démocratique du Congo, où les tensions politiques et sociales se reflètent dans tous les espaces de discussion publique, le journalisme est aujourd’hui confronté à une double crise : celle des dérives éthiques et celle de la paralysie institutionnelle, qui fragilisent sa mission première d’informer avec vérité et responsabilité.

Le journalisme congolais dominant ne se contente plus d’informer : il s’érige en tribune politique, militantisme assumé et propagation de rumeurs, brouillant la frontière entre information et manipulation. L’affaire Dan Gertler, que la justice israélienne vient de trancher au détriment de la désinformation, illustre ce danger. Selon le jugement rendu, Gertler n’a aucun lien avec les affaires dont certains médias l’avaient accusé, et les publications le liant à ces affaires constituaient une atteinte grave à sa réputation. La Cour israélienne a confirmé que Gertler n’a jamais été détenu, n’a jamais soudoyé de responsables en RDC et qu’aucune preuve n’étayait les rumeurs diffusées à son sujet, rejetant ainsi les accusations propagées par des sources anonymes et les réseaux sociaux. Ce jugement rappelle que la liberté d’expression ne peut se confondre avec la diffusion de fausses informations.

Quand les instances d’autorégulation se taisent

À ces dérives s’ajoute un constat plus préoccupant : la faiblesse, voire le dévoiement des instances d’autorégulation de la presse. Le dernier congrès de l’instance, tenu au Centre Nganda à Kinshasa en octobre 2024, en fournit un exemple frappant. Les travaux se sont déroulés hors de toute norme d’assemblée : aucun bilan du mandat précédent, aucun rapport final et aucune feuille de route claire confiée au nouveau comité, élu dans des conditions entachées de corruption et de politisation dramatique.

Pendant plus de six mois, ce comité a dû fonctionner sans texte officiel, ne sachant même pas où se trouvaient les fichiers sources (« format soft ») pour y implémenter les amendements proposés au congrès. Ces amendements lui étaient également inconnus. Il a fallu notre propre intervention pour retrouver les enregistrements des plénières auprès d’Internews et récupérer les versions Word nécessaires, afin de finaliser ce travail. Un financement additionnel avait été demandé au Gouvernement, mais non débloqué, après que le poste budgétaire prévu à cet effet — intégré dans le budget et financé avec plusieurs avenants — ait été dilapidé dans une prédation sans précédent.

Et même une fois ce travail achevé, de multiples tergiversations ont retardé la transmission des documents amendés à qui de droit, conformément à la loi sur les ASBL. Selon mes informations, une relecture subséquente aurait même conduit à des modifications des textes, leur faisant dire ce que le congrès souverain n’avait jamais décidé. Résultat : un comité paralysé, incapable de fonctionner normalement, enfermé dans un cocktail désolant de déficit managérial et de querelles intestines aux relents tribalo-politiques.

À ce jour, une année après le congrès (en octobre prochain), l’UNPC n’a toujours pas parachevé sa restructuration telle que décidée par le congrès, car le comité des sages — nouvelle structure créée — n’est encore ni constitué ni installé. Le comité directeur reste incapable de trouver un financement pour renouveler les comités provinciaux, dont les mandats ont glissé depuis au moins dix ans. La conséquence la plus lourde est que cette instance faîtière d’autorégulation de la pratique du journalisme en RDC ne jouit d’aucune autorité sur la profession, ni de visibilité auprès des instances politiques, administratives, sécuritaires, militaires, policières, et encore moins à l’international, livrant ainsi la profession à toutes les intempéries imaginables et inimaginables, tant de la part des professionnels eux-mêmes que des tiers.

La léthargie après les états généraux de la presse de janvier 2022

Si le congrès du Centre Nganda a marqué un rendez-vous manqué, cette situation n’est que le symbole d’une léthargie plus générale : celle qui paralyse depuis trois ans le suivi et la mise en œuvre des résolutions des états généraux de la presse tenus en janvier 2022, pourtant conçues comme une chance historique pour assainir le secteur. Le comité de suivi reste paralysé, stoppant net l’élan de réforme et laissant le champ libre à la médiocrité, désormais érigée en valeur. Pendant ce temps, la désinformation et les mensonges prospèrent, minant la crédibilité du journalisme congolais.

Pour un sursaut professionnel

Face à ces dérives persistantes et à cette paralysie institutionnelle, il devient urgent de réfléchir aux mesures concrètes permettant de redonner au journalisme congolais sa crédibilité et sa dignité.

Il est urgent de rallumer la flamme d’un professionnalisme sincère et exigeant, celui qui place l’éthique et la déontologie au cœur de chaque décision et redonne à la presse congolaise sa crédibilité et sa dignité. Cela passe par : la relance effective du comité de suivi des états généraux de la presse ; un assainissement du leadership des instances de régulation et d’autorégulation et une culture de responsabilité collective face aux dérives.

Le journalisme congolais a besoin d’un sursaut pur et salutaire, un retour aux valeurs concrètes de la profession, à la fois par l’engagement individuel des journalistes et par le fonctionnement digne et crédible de leurs instances de régulation. C’est à ce prix que l’information, pilier de la démocratie, pourra retrouver son sens et sa valeur en République démocratique du Congo.

L’exemple de l’affaire Dan Gertler rappelle que la vérité finit toujours par se faire jour et que la diffusion de fausses informations peut avoir des conséquences judiciaires et réputationnelles majeures. Pour la presse congolaise, il s’agit d’une leçon cruciale : seule une pratique rigoureusement éthique et déontologique permettra de rétablir la confiance du public et de consolider son rôle dans la vie démocratique du pays. Redonner à la profession sa dignité, c’est aussi protéger la société contre le poison de la désinformation et renforcer le rôle de la presse comme pilier de responsabilité et de transparence.

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