La mémoire comme monnaie : Réaction aux balivernes du ministre rwandais des Affaires étrangères (Steve Mbikayi)

Le ministre rwandais des Affaires étrangères, Olivier Nduhungirehe, a qualifié de « troublante et indécente » la réintégration du général-major Sylvain Ekenge comme porte-parole des FARDC. Il y voit la preuve que les « discours de haine » contre les Congolais tutsi ne sont pas l’œuvre de brebis galeuses mais d’un projet politique assumé par l’État, et accuse Kinshasa d’avoir glissé la nouvelle presque en catimini pour étouffer les critiques. Il compare enfin les propos du général au premier des « Dix commandements du Hutu » de Hassan Ngeze, condamné par le TPIR.

Il y a des indignations qui ressemblent à des horloges : on les entend sonner à l’heure exacte où elles servent. Celle-ci en est une. Cette indignation n’est pas morale : elle est tactique. Kigali ne s’émeut pas. Kigali se positionne. Kigali ne défend pas seulement les Tutsi congolais. Il défend son récit. Derrière la formule, sous le vocabulaire de la vertu, une mécanique ancienne se remet en marche : celle qui, depuis trente ans, instrumentalise la question identitaire ; transforme une tragédie en titre de créance. Le génocide de 1994 n’est pas seulement une mémoire au Rwanda ; il est devenu une monnaie. On la dépense à l’international, on en exige le remboursement, et malheur à qui ose dire qu’une monnaie s’use à force de circuler.

La comparaison avec les « Dix commandements du Hutu » n’est pas innocente. Elle est l’arme d’un théâtre bien rodé : souffler sur la braise pour mieux vendre le feu. Car le régime de Kigali a besoin d’une menace permanente pour justifier sa permanence. Il lui faut des fantômes dans la maison du voisin pour expliquer pourquoi ses soldats dorment chez lui.

Pendant que Kinshasa est sommé de comparaître devant le tribunal de la morale, les troupes rwandaises tiennent l’est du Congo, ses minerais, ses routes, ses villages. La question tutsi devient l’écran sur lequel on projette une occupation que la communauté internationale tolère.

Et cette cécité n’est pas un accident. Elle est le prix d’une dette morale que cette communauté internationale n’a jamais fini de payer. Depuis 1994, la compassion tient lieu de politique. On excuse parce qu’on se souvient. On se tait parce qu’on a honte. On laisse passer parce qu’on n’ose pas rouvrir un livre dont on craint les pages. Kigali le sait. Kigali en vit. Chaque communiqué prudent, chaque silence calculé, chaque refus de prononcer le mot agression est un encouragement.

À Kinshasa, les discours de haine contre quiconque doivent être jugés, les incitations poursuivies, les responsabilités établies. Car, un État qui laisse prospérer la parole qui tue prépare la main qui exécute. Mais la compassion légitime due aux victimes du génocide de 1994 ne saurait se transformer en impunité permanente pour un régime qui a fait de cette tragédie un puissant instrument de sa diplomatie. On ne donne pas des leçons de mémoire quand on a fait de la mémoire un métier. On ne se pose pas en gardien de la vérité quand on a appris à la plier.

La communauté internationale devra choisir entre deux manières de se taire : celle qui protège une dette morale, et celle qui protège des vies. Elle doit surtout cesser de confondre la nécessaire lutte contre la haine ethnique avec la tolérance des violations du droit international. Le Conseil de sécurité a lui-même demandé au Rwanda de cesser son soutien au M23 et de retirer ses forces du territoire congolais.

Jusqu’à quand ses résolutions resteraient-elles lettre morte ?

Jusqu’à quand, l’ONU restera-t-elle ce machin décrié en son temps par de Gaulle

Please follow and like us:
Pin Share

Leave a Reply

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Social media & sharing icons powered by UltimatelySocial