LES MURS ET LES OREILLES: (Par Professeure Madeleine Mbongo Mpasi)

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Le microphone a réussi à désacraliser les sermons du révérend curé prêcheur, amenant aux profanes oreilles hors-église le verbe prononcé du haut de la chaire. A ce jour, les secrets parviennent à traverser les murs si épais des temples et des cathédrales. Ils viennent se joindre aux bruits et rumeurs de la Cité. Or là, ils ne peuvent rivaliser avec succès avec la technicité des médias classiques, ni avec la mondialité et l’instantanéité des réseaux sociaux.

Illustrations : elle était voulue intime, la parole échangée entre quelques pasteurs, réunis en site sûr d’un hôtel cossu sur la rive gauche du fleuve Congo, ce 29 avril. A l’opposé, à la 1ère rue dans la commune de Limete, un jeune confrère a vu sa prédication du 10 mai, qui critiquait les « rassemblements » d’hommes de Dieu en lieux mondains, prendre une dimension nationale. Raison : l’énorme bénéfice de la seule viralité sur Internet d’une capture d’écran, de moins de 2 minutes de durée.

Cette reprise en mains dans l’espace public n’est pas du tout une surprise pour les communicologues du pays. Ils ont été formés à l’école du maître politologue Jean Bosco Mamba. Il y a enseigné une maxime précieuse : le communicationnel est politique et le politique est communicationnel. En d’autres termes, l’on ne peut pas espérer mener une activité politique sans risque de se retrouver dans l’espace public, et pris en charge par les experts de ce champ médiatique.

Cette leçon se trouve mieux explicitée dans la réalité de l’histoire des médias en France, mieux retenue sous le nom de « l’affaire Dreyfus ». Car, les médias ne sont pas seulement vecteurs des informations, mais aussi générateurs des courants de pensée et de la culture.

L’éditorialiste Emile Zola

Le 22 décembre 1894 : le conseil de guerre français condamne le capitaine Alfred Dreyfus à la déportation à perpétuité et à la dégradation, pour cause de trahison. En vérité il n’y a pas là de fait d’exception, sinon un acte normal de la justice militaire. Mais il n’en a pas été le cas quatre ans plus tard. Le mercredi 13 janvier 1989, le quotidien français ’’L’Aurore’’ déterre l’affaire et publie, sur la largeur de ses six colonnes à la une, une enquête portant la signature bien renommée de l’écrivain Emile Zola : « J’Accuse… ! ».

Il s’agit, en fait, d’une lettre ouverte adressée au Président de la République, Félix Faure, en vue de dénoncer ce que l’auteur considère comme éléments d’iniquité de ce procès. Tout le staff du quotidien a pris fait et cause pour l’écrivain. Ce titre avait même été réécrit par le directeur lui-même, Ernest Vaughan. Et le commis à la gestion ne pouvait nullement se plaindre de la diffusion de ce numéro. Le tirage journalier de 30.000 exemplaires grimpa jusqu’à 300.000.

Certes, le langage fut des plus courtois : « Me permettez-vous, dans ma gratitude pour le bienveillant accueil que vous m’avez fait un jour… ». Mais le contenu n’en était pas moins significatif : « Mon devoir est de parler, je ne veux pas être complice ». Car, l’écrivain estimait qu’il était opportun pour le Président d’éviter que cette injustice ne fût une « tâche de boue sur son nom », tout au long de son mandat.

Le plus intéressant est que cette publication a suscité une large adhésion auprès des « hommes de pur labeur intellectuel ». Dans ce journal des noms illustres ont manifesté leur soutien, dont Georges Clémenceau, Anatole France, Léon Blum et Marcel Proust.

En définitive, le quotidien ’’L’Aurore’’ eut l’exceptionnel bonheur de se trouver au départ de la spécification de l’éditorial, en sa qualité de genre journalistique majeur. Ses trois caractéristiques principales sont les suivantes : une signature de crédibilité et de notoriété, une chronologie recoupée des faits convoqués et narrés, une mise en scène des acteurs clés de l’événement ou du sujet.

En vue de contrer ces dreyfusards, il s’établit aussi un camp d’antidreyfusards. A sa tête il y eut le député et écrivain Maurice Barrès. Etant donné que le capitaine Alfred Dreyfus était d’origine juive, ses défenseurs se sont donné l’étiquette de « nationalistes ». L’une des plus plumes était celle de Charles Maurras et les organes de presse favorables à ce courant de pensée étaient, notamment, le journal catholique ’’La Croix’’ et ’’La Revue des Deux Mondes’’.

En résumé, le débat sur la culpabilité d’Alfred Dreyfus s’acheva par une reprise du procès du capitaine en 1899. Il fut finalement gracié et innocenté en 1906 et réhabilité dans son grade dans l’armée. Alors, sur le plan intellectuel, il s’installa en France une tradition d’honnête bataille entre « les hommes de pensée », venant d’horizons différents de réflexion. Le journalisme d’opinion s’annonça ainsi dans toute sa rigueur et la difficulté de trouver des pratiquants de niveau élevé.

Espérances congolaises

Il s’avère que, dans notre pays, il se présente à ce jour une offre de débat public, à partir du sujet relatif aux réformes annoncées de droit public. Or, cette matière se trouve réduite à des aspects fort mineurs, qui effraient et éloignent les experts attitrés dans ces domaines, de peur de mêler aux apprentis sorciers.

Il en est ainsi, par exemple, de la réunification des régies financières, qui serait exigée ou souhaitée par notre partenaire américain. Cependant, cette question ne peut relever du seul droit constitutionnel, ainsi que l’estiment certains débateurs. Elle implique plutôt, à coup sûr, des adaptations de ces services publics au niveau droit administratif. De même, elle engage la réorientation des finances publiques, concernant le budget de l’Etat en ses rubriques classiques des dépenses et des recettes.

Ainsi, toute requête provenant d’un partenaire contractuel de l’Etat congolais ne peut se limiter à des aménagements au niveau des accords et traités qui font partie du droit international public. Cette dernière ouverture n’est qu’une voie qui doit conduire vers l’invention ou la consolidation d’une pensée souveraine, globale et originale de développement national. A ce propos, les seuls débats sommaires sur les plateaux de télévision ne suffisent vraiment pas à faire face à cette exigence existentielle.

En tout état de cause, les intellectuels de haut niveau, les différentes facultés de nos universités ainsi que les experts rôdés de l’administration publique doivent s’impliquer davantage, sur sollicitation ou non des décideurs de l’Etat.

L’on devrait, à cet effet, bien retenir ce que sont les atouts détenus par ceux qui sont en face de nous. En effet, l’un des stratèges qui inspire la présente politique extérieure des Etats-Unis est l’universitaire John Mearsheimer. Son postulat est le « réalisme offensif ». Celui-ci promeut alors une diplomatie et une stratégie économique qui doivent affronter toutes les autres puissances rivales à travers le monde, dont singulièrement la Chine. Enjeu particulier : le marché des minerais critiques. Le sous-sol congolais est donc envié. Toutefois, il est à retenir que cet enseignant de l’université de Chicago, héritier idéel de Samuel Huttington, ne démérite point le surnom qui lui est attribué par ses collègues : « le Machiavel moderne ».

Selon Mearsheimer, les Etats-Unis ne détiennent pas pour l’instant tous les atouts qui puissent lui permettre de mener la guerre sur tous les fronts et de gagner simultanément. En fonction de cette donne, il nous appartient donc, en partenaire dit privilégié, d’apprécier correctement la nature et le niveau des espérances pouvant correspondre, d’une part aux priorités américaines et d’autre part à notre propre idéal du développement national. L’exercice n’est pas du tout impossible à réussir.

Une audace est suggérée par le jeune rappeur congolais, fils de Tabu Ley et natif de Kinshasa. Youssoupha chante : « j’ai pas changé mes rêves contre un chèque de 1.000 plaques ». Et il propose ensuite une astuce, propre à l’homme sage et prudent, celui qui tient à se protéger en permanence : « dans la rue les murs ont des oreilles et les briques parlent ». Les hommes de Dieu ont récemment failli l’oublier, à leur dépens.

MMM

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